Ce remake est too much

Critique de "Peter von Kant", de François Ozon (sortie le 6 juillet 2022)

A l'approche de ses 40 ans, le réalisateur Peter von Kant rumine sur ses échecs amoureux et ses insatisfactions professionnelles. Une ancienne amie, l'actrice Sidonie, lui fait croiser le chemin du jeune Amir, en qui il va retrouver l'envie de faire un grand film et de vivre une grande histoire d'amour. La suite est connue de ceux qui ont déjà vu Les larmes amères de Petra von Kant, dont le film est un remake officiel, réalisé par l'immense cinéaste R. W. Fassbinder, dont Peter von Kant est la copie conformiste.

On le sait depuis Gouttes d'eau sur pierres brûlantes, François Ozon est un admirateur inspiré du génial et boulimique réalisateur Rainer Werner Fassbinder (une quarantaine de films en treize ans !). Tout en étant dans une démarche de création beaucoup plus obsessionnelle, comme en témoigne sa régularité de métronome, et c'est ce qui d'emblée le démarque de cet illustre prédécesseur, malgré leur goût commun pour un certain fétichisme cinématographique - fétichisme qui sera porté à son apogée dans les fameuses larmes amères de Petra von Kant, huis clos fascinant réalisé au cordeau et débordant de costumes totalement couture. Ce remake se veut de fait bien plus un hommage au cinéaste qu'une relecture du film, tant le canevas reste proche.

En posant le personnage principal et son univers comme différences fondamentales d'avec l'original, métamorphosant la modiste anorexique en cinéaste compulsif, Ozon choisit de braquer son film bien plus sur Fassbinder lui-même que sur une histoire dont il est un peu trop visible qu'il se contrefout - probablement parce qu'avec Gouttes d'eau sur pierres brûlantes il a réalisé quasiment la même, en miroir. On s'attendait pour le moins à ce qu'il nous livre quelques clés, ou du moins quelques hypothèses, sur le processus créatif de ce dernier, ou sur sa propre version de ce qu'est un réalisateur. Perdu : nous n'en aurons qu'une ébauche, vite diluée dans un déluge de clichés autour des personnalités borderline, histrionique ou narcissique, ceux qui sont véhiculés de façon presque réflexe dès qu'il s'agit d'évoquer les "monstres sacrés" du show-biz. Soit une version assez rance de l'arrière-boutique de l'industrie cinématographique, dont l'absence totale de renouvellement de point de vue - on a droit à une énième version hystérisée du rapport entre un pygmalion et sa muse enfermés dans la codépendance - en atténue presque la férocité drôlatique. Quant au personnage principal, il ne suscite presque aucune empathie, tant il est montré sans nuances dans sa manipulation de grand enfant mégalomane. L'interprétation souvent outrancière de Ménochet, gênée aux entournures, traduit exactement cela : il n'arrive pas à "saisir" la façon dont il pourrait bien le rendre attachant, au moins pour lui-même.

C'est un peu dommage, car le film démarre extrêmement bien, avec un souci du détail et de la mise en scène, des trouvailles assez géniales - comme le comique de répétition sur lequel est exclusivement basé le personnage de l'assistant sadisé - et un rythme d'enfer impulsé par une Isabelle Adjani exceptionnelle en vamp dont le principal hobbie semble être de faire battre des montagnes. Une Adjani terriblement à l'aise dans l'univers fassbindérien, qu'Ozon fétichise de façon jouissive tant dans son jeu, dont on ne sait jamais à quel point il est distancié ou authentique, que dans l'univers qu'il recrée à partir du formidable matériau d'actrice qu'elle est - mention spéciale aux pochettes de disque qui jonchent l'appartement de Peter von Kant et à la chansonnette qu'on se plait à la revoir pousser dans sa délicieuse version du Each man kills the thing he loves interprété par Jeanne Moreau dans Querelle, film posthume du maître.

Pourtant, alourdi par cet amas de banalités et d'émois de moins en moins émouvants, le film perd progressivement de son souffle. Là où les Larmes amères maintenaient un niveau de fascination constant, Peter von Kant s'enfonce dans un travers boulevardier incompatible avec celle-ci. Il y a plus de mystère dans la moindre scène du film de Fassbinder que dans les quatre-vingt dix minutes de l'adaptation très camp d'Ozon - ce que Fassbinder n'était pas du tout. Au point que l'on en vient à se poser la question qui tue : pourquoi ce projet ? Et surtout : pour quoi ?

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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