Brute ou pas brute, épisode 2 : Baptiste Beaulieu

La maltraitance vue par les médecins

A la suite de la publication par Martin Winckler de Brutes en blanc, son livre dénonçant la maltraitance médicale, la rédaction a décidé de donner la parole aux accusés. Aujourd’hui, c’est le Dr Baptiste Beaulieu qui répond à nos questions.

 

La publication de Brutes en blanc, le livre de Martin Winckler dénonçant la maltraitance médicale, a suscité une immense polémique dans la profession. La rédaction estime qu'il est aussi caricatural de considérer tous les médecins comme des brutes que de nier l’existence de la maltraitance. Nous avons donc décidé de faire parler le terrain en demandant à des praticiens de réfléchir à la question à partir de leur propre expérience. Après Dominique Dupagne, c’est Baptiste Beaulieu, jeune médecin et auteur du blog « Alors voilà », qui s’est prêté à l’exercice. 

 

What’s up Doc. As-tu en mémoire une situation dans laquelle tu as pu te conduire de manière inappropriée, de sorte que ton patient voie en toi une « brute » ?

Baptiste Beaulieu. Oui, à plusieurs reprises. Un exemple me revient en tête. C’était à l’époque ou j’étais interne aux urgences. C’était la fin de ma garde, j’étais épuisé, je n’avais pas mangé et j’étais en train de traiter une patiente âgée qui venait de faire un AVC. Pendant la consultation, un de mes confrères entre dans la pièce et m’annonce : « Le gynéco pour Madame Machin t’attend ». Il fallait absolument que je voie ce gynécologue, mais je ne pouvais pas laisser ma patiente et son AVC comme ça. Dans le stress de l’instant, j’ai dit : « Attends je termine avec l’AVC ». Le temps que je réalise ce que je venais de dire, il était trop tard. La dame a ouvert de grands yeux en me demandant : « C’est moi l’AVC ?? » Je me suis senti très mal, elle avait l’air bouleversée. 

WUD. Peux-tu nous raconter un autre exemple ?

BB. Plus récemment, j’ai été, bien malgré moi, un maltraitant. Je venais de sortir d’une consultation à domicile chez une patiente avec une pathologie très lourde. On s’était très bien occupés d’elle, sa famille était là pour l’entourer, mais c’était très pesant. De retour au cabinet, j’ai reçu une jeune patiente qui allait très bien mais à laquelle on avait découvert de l’hypertension artérielle. Sur le coup, je le lui ai annoncé avec un ton assez léger, ajoutant que ça irait et qu’on allait lui donner un traitement adapté. Je n’avais pas réalisé que pour elle, cela représentait quelque chose de dramatique qui allait lui imposer un traitement à vie, changer sa façon de vivre… Elle a explosé en sanglots. Je m’en suis beaucoup voulu. 

WUD. À titre personnel, comment fais-tu pour te prémunir contre la maltraitance ?

BB. Je crois que les patients forment les soignants. Il faut avoir un regard critique et savoir prendre du recul sur son exercice. J’ai beaucoup appris des expériences que je viens de te raconter. Maintenant je suis beaucoup plus attentif à la façon dont j’annonce un diagnostic. J’ai pris conscience que chaque patient vit sa pathologie à son niveau. Je fais bien plus attention lorsque j’annonce un problème thyroïdien ou de l’hypertension. 

WUD. Quelles peuvent être selon toi les raisons de cette maltraitance ?

BB. Regardons les choses avec franchise. La profession est dominée par des gens majoritairement issus de familles aisées, qui sont de phénotype caucasien et généralement hétérosexuels. Cela induit qu’on peut, en tant que praticiens, ne pas être sensibles à certaines oppressions, ou qu’on peut les nier puisqu’on ne les a jamais connues. Dans ce sens je pense que c’est important de se remettre en question et encore une fois de prendre toujours beaucoup de recul sur notre façon de pratiquer la médecine. Il y a également des facteurs de stress ou de méconnaissance des patients qui peuvent mener à des comportements involontaires de maltraitance. 

WUD. Penses-tu que Martin Winckler ait raison d'attirer l'attention du public sur cette maltraitance ?

BB. Je suis assez d’accord avec Christian Lehmann lorsqu’il insiste sur l’importance de dire « DES médecins », au lieu de l’expression très générale « LES médecins » (...sont maltraitants, nldr). Bien sûr que la maltraitance n’est pas le fait de tous les médecins, mais nous avons tous conscience qu’elle existe. Les gens comme Martin Winckler sont nécessaires pour tirer la sonnette d’alarme et faire réagir les praticiens, car tout pouvoir mérite son contre-pouvoir. 

Pour consulter le premier épisode de notre série  «  Brute ou pas brute» avec Dominique Dupagne, c'est par ici ! Le troisième, avec Christian Lehmann, se trouve là. Quant au quatrième, avec Cécile Monteil, il vous attend ici.


Portrait de Baptiste Beaulieu © Julien Fasimagne/Leemage/Fayard

Source: 

Propos recueillis par Johana Hallmann

Portrait de La rédaction

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