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« Pour la première fois, il a entr'ouvert les rideaux, j'ai vu de la lumière du jour chez lui », dit Jean, dont le fils vit cloîtré dans sa chambre depuis plus de 15 ans.
Chaque mois, ils sont une quinzaine, dont Jean, à se réunir au centre hospitalier Sainte-Anne à Paris, ou en visioconférence, pour raconter leur quotidien de parents d'un enfant enfermé à la maison, accompagnés par deux psychiatres.
« Mon fils est en retrait depuis ses 19 ans, lorsqu'il est arrivé à la fac après son bac scientifique. Il en a 36 aujourd'hui : je ne suis plus dans l'affrontement mais dans l'accompagnement », affirme Jean (tous les prénoms sont modifiés).
« Cinq ans après sa tentative de suicide, je dirais qu'il va mieux. Il ne vit plus à la maison et pour la première fois, il a entrouvert les rideaux, j'ai vu de la lumière du jour chez lui ».
Attentifs, les autres parents approuvent - certains viennent depuis quelques mois, d'autres depuis 9 ans. « Je n'accepterai jamais que mon fils, avec ses capacités, son intelligence, en soit là. Mais j'accepte que ce soit long et que peut-être, il ne sera jamais bien », confie Catherine.
Auto-sabotage involontaire
Venu de Lyon, Christian rayonne : son fils a décroché « un CDD dans le reconditionnement de pièces électroniques » dans une entreprise « ouverte aux personnalités atypiques ». « Pas au niveau de son diplôme d'ingénieur, mais c'est pas grave ».
Au fil des mois, ces parents apprennent à maîtriser leur angoisse, à « ne pas mettre de pression », « être moins intrusifs ».
Apparu dans les années 1990 au Japon, le terme « hikikomori » désigne le comportement d'un adolescent ou jeune adulte qui vit reclus dans sa chambre depuis au moins six mois, en retrait social et relationnel.
« Malgré son nom japonais, c'est aujourd'hui un phénomène mondial : il s'agit d'un auto-sabotage plus involontaire que choisi, qui a pu être conçu comme une nouvelle forme de rébellion contre les sociétés modernes », explique à l'AFP la psychiatre Dr Marie-Jeanne Guedj-Bourdiau, qui suit ces jeunes depuis 2008.
« Le mot japonais "komoru" veut dire "faire une retraite", et "hiki" signifie "en étant poussé de l'extérieur vers l'intérieur": on voit là le rôle involontaire de l'environnement, une parole de travers, un échec... pour repousser ces jeunes vers l'intérieur », dit-elle. « L'enfermement les protège aussi des sentiments : ils ne peuvent ni tomber amoureux, ni avoir des relations amicales. »
Souvent pas de pathologie psychiatrique avérée
Le phénomène concerne majoritairement des garçons, encore soumis à une « exigence sociale de réussite très forte » et qui « se replient quand ils souffrent », observe la psychiatre. Âgés de 15 à 30 ans et souvent issus de milieux favorisés, ces jeunes ne présentent généralement pas de pathologie psychiatrique avérée, même si, dans certains cas, un diagnostic de schizophrénie peut émerger.
Des études en ont répertorié au Japon - où ils seraient 1,5 million, dont 350 000 supplémentaires depuis le Covid -, en Chine, Corée du Sud, Thaïlande, Etats-Unis, Australie, Brésil, Espagne, Italie... et en France, où leur nombre est inconnu.
« Dans mon immeuble, il y en a un à chaque étage », assure Louis, l'un des parents, qui vit dans une banlieue aisée de Paris.
Longtemps associée à une addiction aux écrans, la conduite « hikikomori » en serait une conséquence plus qu'une cause : désoccupé, le jeune vit la nuit, entre jeux vidéo et internet. Cet « enfant-roi d'âge décalé » impose son rythme à la famille, refuse tout compromis social.
« S'il n'existe ni parents de hikikomoris heureux, ni hikikomoris heureux, il faut trouver les moyens d'une interaction heureuse », résume le psychiatre Dr Alain Mercuel, co-organisateur du groupe que certaines familles quittent, leur enfant allant mieux.
Complexe en l'absence de pathologie mentale, encore peu développée en France, la prise en charge allie consultations familiales, visites à domicile, groupes de parole de jeunes et parfois hospitalisation. Les familles doivent se tourner vers un professionnel de santé ou un travailleur social.
Fondée par Marie-Jeanne Guedj-Bourdiau, l'Association Francophone pour l'Étude et la Recherche sur les Hikikomori (Afhiki) fédère des soignants proposant un suivi, parfois en téléconsultation, en France et en Belgique.
Soutenues, les familles voient leur fils plus positivement, ce qui lui bénéficie : au Japon, 20% des hikikomoris aux parents accompagnés par des professionnels de santé ont repris des activités sociales après un an, selon une étude.
Avec AFP
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