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Décortiquons cette idée avec un regard 100 % transgénérationnel grâce à T., interne en chirurgie orthopédique au CHU de Reims, Alexis, médecin anesthésiste après un remords en début d’internat depuis la filière de médecine interne, et le Pr Henry Olivier, chef de service de gériatrie à l’AP-HP.
What's up Doc : Quelle était votre perception des gardes lors de l’externat ?
Interne T. : À Lille on était impliqués dans les gardes, les chefs et les internes étaient sympas et bienveillants, on nous laissait faire les choses. On était un peu fatigués le lendemain mais on avait appris. C’était aussi plus facile de répondre aux examens des ECOS sur des situations qu’on avait déjà vues, au-delà des 40 euros payés par garde.
PH Alexis : Pendant mon externat on faisait beaucoup de gardes, et ce n’était pas désagréable. J’aimais bien l’ambiance de la nuit, je me disais : « Je travaille le week-end et la nuit, les gens ne font pas ça, et heureusement qu’on est là ». Ça me donnait un sentiment d’importance et je me sentais à l’hôpital comme à la maison. Il n’y avait pas de stress car j’étais supervisé.
« J’aimais les gardes, on n’en comptait ni les heures, ni le nombre de jours »
En quoi la perspective d’assurer des gardes et des astreintes a-t-elle joué dans votre choix de spécialité ?
PU-PH Henry Olivier : J’aimais les gardes, on n’en comptait ni les heures, ni le nombre de jours. Une de mes premières patronnes était la Pr Raymonde Grumbach, qui a participé à propulser la gériatrie. Elle disait que l’homme est un animal qui vit debout.
PH Alexis : J’ai choisi médecine interne car j’avais un bon classement à l’ECN, j’aimais bien les prises en charge poussées et ultra transversales. À ce moment-là, je ne me suis pas posé la question des gardes, ça n’est pas rentré pas dans le prisme de mes réflexions.
Interne T. : Les internes ne mentaient pas, on savait que les gardes de spécialité ce serait long, pénible et qu’on y passait toute la nuit. Pour mon choix de spé, ce n’est pas le premier critère à être rentré en compte. Je n’ai pas un profil médical, je suis plutôt manuel. Je n’aimais pas être derrière un PC et regarder des bio, et je voulais faire de la chirurgie. J’ai hésité avec la neurochir’, mais là ça me paraissait un peu trop, j’ai donc choisi l’ortho.
« Au début de mon internat, il y avait beaucoup de violence dirigée contre le personnel médical, je me sentais vulnérable, épuisé »
Comment avez-vous vécu vos gardes et astreintes par la suite ?
PH Alexis : Au début de mon internat je faisais deux types de garde : soit aux urgences, soit en réa. C’était des urgences bien gérées, l’équipe n’était pas en souffrance, et pourtant j’en ai un souvenir horrible. Il y avait beaucoup de violence dirigée contre le personnel médical, je me sentais vulnérable, épuisé. En réa, le service était protégé, il y avait du compagnonnage. J’ai réalisé aussi que les anesthésistes semblaient être les personnes les plus heureuses dans leur vie. Alors j’ai fait un droit au remords de la médecine interne vers la réanimation.
PU-PH Henry Olivier : À ce moment-là, en médecine générale, on faisait les gardes sans téléphone portable. C’était la centrale téléphonique qui nous suivait de patient en patient. C’était assez fatiguant. Lors de mes premières gardes hospitalières, j’étais terrorisé. J’avais les poches déformées, remplies de bouquins et de fiches. On était seul pour 800 lits. Les gardes étaient plus ou moins intenses, en revanche on était toujours bien reçu et il y avait une bonne ambiance.
Interne T. : Les gardes demandent un gros investissement pour lequel on n’est pas préparé dès le départ. Mais finalement, le plus compliqué, c’est surtout le service de base la semaine, le fait de ne jamais savoir à quelle heure on va finir, si quelqu’un sera absent, de travailler 90 heures par semaine en gérant tout seul. Après, quand on peut avoir la main au bloc, on le vit comme une forme de récompense.
https://www.whatsupdoc-lemag.fr/classement/etablissements/2026/806
« Les jeunes génération devraient être plus informés du gros manque de moyens de l’hôpital publique et de son fonctionnement très hiérarchique qui peuvent parfois décourager »
Quel regard portez-vous sur l’évolution du rapport aux gardes et à la pénibilité chacun à votre niveau d’ancienneté ?
Interne T. : Les médecins qui ont 50 ans maintenant nous on dit : « C’est bien, t’es content, t’as ta spécialité, mais il faut que tu penses à l’avenir. Est-ce que tu veux vraiment être comme nous ? ». C’est vrai qu’ils sont fatigués, ils ont l’air d’avoir 70 ans. Pour beaucoup, familialement, cela ne s’est pas très bien passé. Pour ma part, au final, peu importe les gardes et les astreintes, tant que l’ambiance dans l’équipe est bonne. Mais malgré tout, les jeunes génération devraient être plus informés du gros manque de moyens de l’hôpital publique et de son fonctionnement très hiérarchique qui peuvent parfois décourager.
PH Alexis : La garde te permet de quitter ton travail de manière plus apaisée, car tu peux déléguer. Mais toutes les gardes ne se ressemblent pas. Pendant mon clinicat, j’ai eu une montée en responsabilité rapide sur des centres de recours régionaux d’urgences graves. Là j’ai commencé à appréhender la veille, et je mettais deux, trois jours à m’en remettre.
Mon rapport aux gardes a vraiment commencé à changer quand je suis devenu papa. Ce qui devenait problématique ce n’était pas le fait d’être en garde, mais de ne pas être à la maison. Je crois que la garde ne peut pas s’analyser indépendamment de tout le reste.
PU-PH Henry Olivier : Les internes sont devenus moins corvéables. Nous on l’était complètement. À l’époque, des médecins il y en avait beaucoup, on ne trouvait pas du boulot comme ça. Si on disait non, on prenait la porte. Je crois aussi que la profession s’est très largement féminisée, et que les femmes sont moins cons que nous, elles n’ont pas cet égo de c’est moi le plus fort. Ça a apporté de l’humanité.
https://www.whatsupdoc-lemag.fr/magazine/72
Professeur Henry, on vous laisse le mot de la fin ?
PU-PH Henry Olivier : Dans les années 2000, certains médecins allaient au cinéma ou au théâtre quand ils étaient d’astreinte. Je leur ai dit que si on voulait faire rester les jeunes, il fallait les soutenir et ne pas les laisser tomber. Il faut donner envie. Par exemple la gériatrie est peu choisie, parce qu’elle est peu connue. Quand les externes passent dans nos services ils sont agréablement surpris, la spécialité est plutôt de la médecine interne, complète, adaptée à la vieillesse, et on s’occupe bien de nos internes !
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