Les enfants réveillés - Critique de « Romería » de Carla Simón

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Une jeune femme, confiée à l’adoption dans son enfance suite à la mort de ses deux parents, toxicomanes emportés par l’hécatombe du SIDA au sortir de la Movida, retourne dans sa Galice natale pour se faire reconnaître officiellement par sa famille. 

Les enfants réveillés - Critique de « Romería » de Carla Simón

© Quim Vives/Elastica Films

Un film qui démêle progressivement un écheveau de douleurs, par une démarche pure et claire, et de façon beaucoup plus structurée et aboutie que la spontanéité et la fraîcheur qui l’irradient le laissaient supposer.

Une tragédie intime réinventée

Résumé comme cela, le synopsis de Romería a tout d’une tragédie antique, où la douleur enfouie se percuterait à la sécheresse qu’elle a laissée dans le cœur de ses protagonistes et motiverait une Antigone opiniâtre. C’est un peu vrai, et en même temps la grande force de Carla Simon est de ne jamais traiter son sujet comme cela. 

La principale raison est probablement parce qu’il est largement autobiographique et qu’elle sait mieux que personne l’empreinte que ce drame fondateur a laissée en elle. Mais il nous a paru évident qu’un autre moteur, plus souterrain, l’animait, et nous nous plaisons à croire que c’est l’apport du cinéma dans sa vie, ce qu’il a pansé, la vision qu’il lui a permis d’embrasser, qui en est à l’origine. 

Le film n’est-il pas construit comme autant de chapitres d’une cinéaste en devenir? Qui ne voudrait pas tant mettre en scène, « diriger » sa propre famille, fautive à bien des égards, mais accompagner ou faire surgir une vérité.

Une filiation à reconquérir

C’est ce chemin que Carla Símon, dans une contrée donnant follement envie d’être découverte,  nous propose de suivre avec elle, celui de Marina, fille de la mer - ce paysage est omniprésent, la moindre fenêtre donnant directement et constamment sur son étendue pacifiante - effectuant son pèlerinage, sa romería, sur les traces de ses parents et d’une filiation qui lui a été refusée par son grand-père, patriarche terrible bien que lui aussi marqué, forcément, par la disparition de son fils.

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En témoigne l’une des scènes les plus fortes du film, peut-être la plus théâtralisée mais au meilleur sens du terme, au cours de laquelle il « distribue » de l’argent de poche à ses petits-enfants, ajoutant une petite rallonge à ceux qui auront les cheveux coupés au plus court, comme pour mieux laisser à distance le souvenir de son fils prodigue - et chevelu. 

Le cinéma comme réparation

La réalisatrice superpose ainsi plusieurs procédés narratifs et filmiques, du plus contemplatif au plus tranchant, manie le plus souvent l’ellipse, pour mieux nous rappeler que ce drame familial et national s’est joué en sourdine. Dans Les enfants endormis, Anthony Passeron écrivait sur sa famille de l’arrière-pays varois, confrontée à la même période et emportée par la même hécatombe, décrivant la chape de silence qui s’était abattue sur elle, au diapason d’une crise annonçant le déclin de toute la région. 

Carla Símon, elle, choisit de réveiller ses parents, lors d’un intermède d’une splendeur fantôme. Elle s’abandonne au pouvoir re-créateur du cinéma, des images, sorcière bienveillante accompagnée d’un chat établissant la jonction entre présent et passé. Ressucitant un quartier moribond, du moins transformé. 

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Et choisissant d’aller de l’avant, une fois la mort de ses parents, ou plutôt la cause réelle de celle-ci, dûment établie sur un fichier d’état-civil. Sans colère ni amertume, Antigone a accompli sa mission. Et peut embrasser sa propre vie. 

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