© WAITING FOR CINEMA – CURIOSA FILMS – GAUMONT – FRANCE 3 CINÉMA
Avec Les rayons et les ombres, Xavier Giannoli clôt de façon plus que crépusculaire une impressionnante trilogie historique basée sur une obsession qui semble l'habiter depuis ses débuts, et qui tourne autour de thèmes comme la supercherie, l'escroquerie, le mensonge ou tout simplement les apparences. Une succession de films au sein desquels un personnage relativement innocent - Marguerite la comtesse se rêvant cantatrice mais à qui personne n'ose avouer qu'elle chante comme une seringue, ou encore Lucien de Rubempré, archétypal héros balzacien - est plongé dans un univers corrompu dont il ne ressortira pas indemne. Si la noirceur était présente, en filigrane comme en secousses, dans Marguerite - celle, déjà, d'une guerre mondiale à peine achevée et d'un mouvement artistique nihiliste en formation - ou plus clairement dans Illusions perdues, et si celle-ci se cachait sous les habits festifs de la décadence morale, il persistait à l'issue de ces oeuvres un rai de lumière ou d'espoir, une rédemption possible au-delà de la mort ou grâce à l'amour.
Une plongée sans retour dans la collaboration
L'univers de la collaboration française, parisienne même, qui possédait des spécificités que Giannoli s'attache à disséquer méthodiquement, est de ceux dont on ne revient pas, hanté d'ombres et déserté de rayons. Le goût du réalisateur pour composer la fresque et pour filmer la fête est intact, mais il a pour le spectateur celui de la cendre. La jeune actrice fauchée à l'aube de sa gloire et son père, magnat de presse à l'idéologie malléable et à la fraude compulsive, sont condamnés par avance, bien que le film semble régulièrement avoir à coeur de faire oeuvre de réhabilitation, celle de la jeune Corinne Luchaire en particulier. En résulte une oeuvre infestée, la compromission rongeant les âmes comme la tuberculose les poumons, une fête noire sans fin d'où l'on s'échappe le temps d'expectorer ses glaires puis son sang, et vers laquelle, même si l'on tente de la fuir, l'on revient toujours.
Entre polémique et reconstruction historique
On comprend bien ce qui a pu susciter la polémique quand l'on suit la jeune Corinne dans un séjour en sanatorium envisagé comme un exode ; elle y rencontrera d'ailleurs une jeune femme juive avec qui elle perpétuera l'illusion de la fête et la sensation dissociante de l'ivresse par une initiation à la morphine, et qu'il s'agira d'aider à l'exil. Ou encore lorsque, à de multiples reprises, Giannoli tempère le portrait de collaborationniste forcené de Jean Luchaire en suggérant qu'il aurait toléré des activités de résistance jusque dans les locaux de son journal, ou qu'il aurait tout fait pour freiner les ardeurs antisémites de certains de ses rédacteurs. Bien que l'on espère qu'il se soit appuyé sur des sources robustes, car le sujet n'autorise pas à l'à-peu-près, l'on constate de nombreux « oublis » biographiques forcément volontaires, et forcément commodes, concernant les trois personnages. Dans quel but se pourrait-il être ?
Fiction, histoire et responsabilité
La réponse est à trouver dans le travail passé du cinéaste : la mécanique médiatique de désinformation comme arme de guerre « à l'origine » de la stratégie d'Otto Abetz, admirablement démontée par ailleurs, ressemble à s'y méprendre à celle que décrivait le journaleux d'Illusions Perdues, interprété par Vincent Lacoste, avec dans les deux cas des résonances évidentes et pertinentes avec notre époque actuelle. Giannoli opère d'ailleurs de façon identique, en resserrant fortement son propos, occultant nécessairement des pans du roman de Balzac dans un cas, de l'Histoire collaborationniste dans l'autre. Mais l'adaptation littéraire ne peut être analogue à la transposition historique, et si supprimer ou modifier certains éléments d'une intrigue romanesque ne prête guère à conséquence, agir de même avec la grande Histoire y expose toujours. Surtout quand cela conduit à passer sous silence les faits concrets de persécution de la population juive, et même si cela peut faire sens avec le propos global - l'aveuglement volontaire d'une micro-société rongée par un entre-soi que la relation fortement incestuelle entre les deux principaux protagonistes est censée symboliser.
Au final, en transposant pour la première fois ce qui le hante à un contexte habité par le Mal absolu, Giannoli se confronte à la question des limites non pas de la fiction mais de la fictionnalisation. Avec des moyens confinant au système qui interrogent également dans quel sens opère cette transposition : plutôt que de capter des échos entre différentes époques, ne s'agit-il pas plutôt d'apposer à chacune une perspective anthropocentrique voire plus : giannolienne ? Plus qu'en révisionnisme, c'est en narcissisme que l'on pourrait lui intenter un procès. Mais n'est-ce pas le cas de tous les grands cinéastes, et de ceux qui prétendent à l'être ?
Une œuvre inégale malgré ses fulgurances
Finissons par le cinéaste justement. Et par les qualités de l'objet, puisque cela reste le plus important. Si le propos demeure passionnant et parfaitement agencé par le fil narratif, la direction d'acteurs est singulièrement en dessous, presque mollasse. Dujardin n'a pas l'étoffe pour endosser l'opacité dont Giannoli et son co-scénariste voudraient parer Luchaire, son manque de mordant voire la sympathie qui lui colle au visage et à la peau le rendant avant tout, et tout simplement, veule. Quant au déroulement de l'intrigue, s'il est sans fausse note sur le fond, la partition manque de rythme et de fluidité. Probablement le fait de vouloir faire co-exister deux trajectoires nuit-il à l'ensemble, d'autant plus qu'en centrant le point de vue sur la seule Corinne Luchaire, les moments consacrés à son père, dont certains ne pouvaient être connus d'elle, apparaissent comme des digressions à but pédagogique. Pourtant, c'est un beau personnage féminin que celui de cette actrice damnée et effacée, concentrant sur sa personne les multiples facettes de la violence faite aux enfants et aux femmes, emblématique avant l'heure de problématiques dont on ne parlait pas encore. Et le choix de lui offrir, par l'intermédiaire du personnage de Léonide Moguy, réalisateur juif ukrainien oublié lui aussi, une ultime rédemption par le cinéma, même si celle-ci est fantasmée, reste terriblement émouvant.