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Marie-Noëlle Dubost a d’abord exercé pendant une dizaine d’années avant de rejoindre une unité de soins palliatifs, pendant sept ans. Formée depuis à la méditation de pleine conscience, à la relaxation et à l’hypnose, elle a adapté sa pratique pour intégrer ces approches dans le suivi de ses patients.
Dans son troisième livre, Le onzième commandement, paru le 16 avril aux éditions de l’ArtBouquine, elle explore le silence entourant les violences sexuelles dans le milieu familial, à travers le récit biographique d’une femme rencontrée. Un témoignage qu’elle croise avec son vécu personnel.
What’s up Doc : Ce n’est pas votre premier livre. Qu’est-ce qui a précédé Le onzième commandement ?
Marie-Noëlle Dubost : J’ai écrit deux livres auparavant. Le premier porte sur le handicap, car j’ai une fille concernée. J’y raconte à la fois les difficultés et les joies, mais aussi le regard d’une médecin confrontée à cette réalité dans sa propre famille. Cela a profondément transformé mon regard, et sans doute aussi ma pratique.
Le second livre est né lorsque ma deuxième fille a eu une tumeur cérébrale, quinze ans plus tard. Il s’inscrit aussi dans un échange avec l’écrivain Jean-Louis Fournier, dont un livre m’avait interpellée par sa vision très négative de la parentalité d’un enfant handicapé.
Le onzième commandement est né d’une rencontre avec une femme, Maria, qui souhaitait raconter son histoire. Elle n’a pas d’enfants et voulait laisser une trace. Elle n’avait pas accès à l’écriture et cherchait quelqu’un pour porter sa parole. Son récit porte sur les violences qu’elle a subies et sur la manière dont elle a réussi à vivre avec, dans un silence dicté par une forme de loyauté familiale.
« Les chiffres sont significatifs : dans la fibromyalgie, entre 50 et 60 % des patients ont été victimes d’abus sexuels »
Le thème central est donc celui du silence autour des violences intrafamiliales. Comment ce silence apparaît-il en consultation ?
M-N D. : Le fait de pratiquer l’hypnose permet d’avoir des consultations plus longues et d’ouvrir un espace de parole. Derrière une anxiété ou des douleurs chroniques, il y a parfois autre chose. Des patients me disent souvent : « Vous êtes la première personne à qui j’en parle ». Attention, toutes les douleurs ne sont pas liées à des violences, mais cela permet d’ouvrir une possibilité. Certains symptômes cachent autre chose.
À quel moment avez-vous compris que ce n’était pas des cas isolés ?
M-N D. : C’est d’abord un ressenti clinique. Mais quand on regarde les études, on retrouve des chiffres significatifs. Par exemple, dans la fibromyalgie, entre 50 et 60 % des patients ont été victimes d’abus sexuels. J’en ai surtout pris conscience avec l’hypnose. En médecine générale classique, on n’a pas le temps d’aller aussi loin.
Les médecins ne sont pas suffisamment formés à accueillir ces révélations ?
M-N D. : C’est clair. Personnellement, je n’ai jamais été formée à cela et je me suis sentie démunie au début. C’est un sujet qui devrait être davantage intégré à la formation médicale continue. Pourtant, aujourd’hui encore, ce n’est pas proposé, alors même qu’on estime qu’un enfant sur dix est concerné par des violences.
En médecine générale, les consultations durent souvent quinze minutes, donc c’est compliqué d’aborder ces choses-là. Mais le médecin peut poser des questions ouvertes, avec délicatesse. Cela peut être : « Vous n’êtes pas obligé de me répondre, mais parfois, on retrouve des agressions dans l’enfance, est-ce que cela vous parle ? ». On laisse une porte ouverte, sans forcer. Il faut respecter le rythme du patient.
« Le silence, c’est un système qui se protège lui-même. La survie du groupe prime sur celle de l’individu »
Pourquoi les patients parlent-ils souvent tardivement ?
M-N D. : Ils sentent si le médecin est capable d’accueillir leur parole ou pas. La relation de confiance est primordiale. Lorsque je travaillais en soins palliatifs, j’ai vu beaucoup de patients se confier en fin de vie. C’est là que j’ai pris conscience de l’impact des traumatismes sur toute une existence. C’est dommage de ne pas agir plus tôt, car à ce stade, on ne peut plus vraiment intervenir.
Pourquoi ce titre, Le onzième commandement ? En quoi se distingue-t-il des notions déjà connues en psychologie comme la loyauté familiale ou le secret transgénérationnel ?
M-N D. : C’est une référence religieuse aux dix commandements remis à Moïse. Pour moi, il s’agit vraiment d’une loi tacite très forte, une injonction au silence. Elle englobe justement cette loyauté familiale qui impose aux complices, comme aux victimes de se taire. Quand on se penche sur les situations de violences au sein de la famille, on voit qu’il n’y a pas d’espace pour s’exprimer, ni même de mots. C’est tellement tabou que l’enfant ne sait même pas comment nommer ce qu’il vit.
Ce silence, c’est un système qui se protège lui-même. La survie du groupe prime sur celle de l’individu.
« Nommer les choses a été difficile. Pour m’aider, je me suis dit que c’était un peu comme poser un diagnostic »
Votre propre histoire apparaît comme un miroir au récit de Maria. Vous évoquez des violences sexuelles subies dans le cadre familial lorsque vous étiez enfant.
M-N D. : Oui, ces traumatismes me sont revenus lors d’une séance d’EMDR (intégration neuro-émotionnelle par mouvements oculaires). Je ne suis pas la seule dans la famille. Nous sommes quatre à avoir porté plainte, malgré la prescription.
J’ai voulu comprendre ce qui avait permis ces violences et pourquoi tout le monde s’est tu, enfants – victimes comme adultes – agresseurs ou témoins. Même dans l’écriture, nommer les choses a été difficile. Pour m’aider, je me suis dit que c’était un peu comme poser un diagnostic. Le livre suit ce cheminement. C’est une forme d’enquête personnelle sur le silence.
L’écriture de cet ouvrage a-t-elle changé votre pratique ?
M-N D. : Pas directement, mais elle accompagne mon évolution. Ma manière d’accueillir les patients est liée à mon parcours, à ce que j’ai vécu. Peut-être que mon expérience personnelle me rend plus disponible à cette parole. Et je pense que certains patients le sentent.
Au fond, à qui s’adresse ce livre ? Aux médecins ou aux patients ?
M-N D. : À tout le monde, mais il a un intérêt tout particulier pour les médecins. Il est important qu’ils aient en tête la fréquence de ces violences. Cela peut les aider à poser des questions, à être à l’écoute et à accompagner la parole. Bien sûr, le livre s’adresse aussi aux femmes, qui peuvent s’y reconnaître et peut-être franchir le pas de parler.
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