Reportage dans la manif' du 16 juin : “Nous ne sommes plus des héros, on nous a oubliés”

Après la crise sanitaire, les soignants sont retournés dans la rue, ce mardi, pour rappeler que les problèmes de recrutements et de moyens au sein de l'hôpital public n’ont pas disparus avec le covid-19.

Non loin du ministère de la Santé, à Paris, les soignants s’étaient donné rendez-vous pour dénoncer la situation dans les hôpitaux publics. Masque sur le nez, et gel hydroalcoolique dans la main, ils sont descendus en nombre dans la rue pour cette première manifestation post-confinement. “On a bossé comme des couillons dans les réa-covid, sans compter nos heures, sans jamais rien dire, pour les gens, parce que c’est notre travail, explique Thomas, infirmier en réanimation. Et maintenant, on nous parle de primes. Mais rien de change. Les problèmes structurels sont toujours là et on dit qu’une prime va tout régler. Quelle blague !” Lui travaille de nuit depuis plus de dix ans pour moins de 2000 euros net par mois. À ses côtés, Magalie, aide-soignante. “Aujourd’hui, nous ne sommes plus des héros. On nous a oubliés. Si on se bat encore, c’est pour ne pas perdre l'hôpital public. ”
Élodie Hervé

Dans toute la France, le personnel soignant était appelé à faire grève, ce mardi, par les collectifs Inter-Urgences et Inter-Hôpitaux, mais aussi par une dizaine d'organisations. Dont quatre des cinq plus gros syndicats de la fonction publique hospitalière (CGT, FO, Sud, Unsa). “L’objectif de cette mobilisation nationale, c’est de rappeler que le danger est toujours là, souligne Hugo Huon du collectif Inter-Urgences. Dans de nombreuses régions, les hôpitaux ne tournent pas au maximum de leur capacité faute de personnel. On a un besoin urgent de recrutement ! Et de travailler dans des conditions normales. ” 

Engagements d'Emmanuel Macron

Autour de lui, les pancartes rappellent les engagements d’Emmanuel Macron, parlent du Ségur dont les soignants disent ne rien attendre ou dénoncent la casse de l'hôpital public qui dure depuis plusieurs années. “On n’attend rien du tout du Ségur d’autant plus que tout le monde n’a pas été convié à la table des négociations, souligne Christian Bensimon, médecin généraliste au Caso de Saint-Denis. Que vont-ils nous proposer ? Un numéro vert ?” Lui est venu avec Médecins du Monde pour défendre l’accès à la santé pour tous. “Il est temps de mettre un terme à la logique des hôpitaux gérés comme des entreprises.”
Dans le cortège, les soignants expliquent ne pas comprendre pourquoi les grandes entreprises comme Air France ont obtenu des financements, mais pas l’hôpital. “On est cassés, épuisés par cette lutte que l’on mène depuis des mois. Par le Covid aussi”, explique Guillaume, urgentiste. Moi j’ai le dos en vrac et il me reste une dizaine d’années de travail. Mais si on est de nouveau dans la rue aujourd’hui, c’est surtout pour les prochaines générations. On ne peut pas laisser l'hôpital être détruit comme ça”.

Élodie Hervé
Très encadrée, la manifestation relie l'avenue de Ségur aux Invalides. Là, sous l’œil attentif des camions de CRS, les slogans explosent. “La santé n’a pas de prix”, “je travaille dans un cirque ou dans un hôpital ?”, “Ségur, imposture”, “Blouses blanches, colère noire”. Les soignants décrivent tous la même chose, leur ras-le-bol de ne pas avoir les moyens de travailler. Leur envie de quitter la fonction publique. Et leur résignation. “J’en peux plus de voir des patients qui restent des journées entières sur leur brancard aux urgences faute de personnel et de moyens", lâche Morgan, chef de service en psychiatrie. Pêle-mêle, les soignants réclament une revalorisation générale des salaires, un plan de recrutement, un renforcement des moyens financiers "significatifs" et l'arrêt de toutes les fermetures d'établissements, de services ou de lits. “On nous a empêchés de travailler. On n’est rien, on n’a rien, s’énerve Etienne, infirmier anesthésiste au Samu. On lutte pour un minimum de reconnaissance. Mais clairement, on n’attend plus rien du gouvernement, c’est pour ça qu’on est là”. En marge du cortège, des heurts ont éclaté entre des casseurs et les forces de l’ordre. Très vite, les organisateurs ont dénoncé ces actes. Un peu plus loin, les soignants patientent.

“On nous parle encore de restrictions budgétaires"

Une pancarte en préparation, Sarah, interne en psychiatrie dit ne pas comprendre la logique actuelle. “On nous parle encore de restrictions budgétaires alors qu’on a géré une crise sans précédent. Le département de la Seine-Saint-Denis a été très touché par le covid, et là, on manque déjà de tout. Je ne comprends pas cette logique”. Avec ses camarades internes, ils dénoncent la gestion “catastrophiques” des ARS pendant cette crise. “Jeanne d’ARS entends nos voix” peut-on lire sur une pancarte. “On nous a applaudi tous les soirs, et merci pour ça, mais à moment donné, ce n’est pas suffisant, explique Claire, interne aux urgences. Je ne suis pas très confiante pour l’avenir”. Elle dit qu’elle restera quelque temps à l'hôpital public avant de se lancer dans le privé. “En clinique privée, on me donnera les moyens de soigner les patients. Demain, à l'hôpital public, on comptera les morts”. 

Photos : Elodie Hervé. 

Portrait de Elodie HERVE

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