Pour Pascal, anesthésiste libéral, aucune rémunération pour 6 semaines en unité Covid...

Dans sa clinique, l’ARS a demandé l’ouverture d’un service de réanimation. Six semaines plus tard, les médecins ont appris qu’ils ne seraient pas payés.
 

"Du côté de Lyon, ce n’était pas la même pression qu’à Paris, ou que dans l’est de la France. Au sein de la clinique privée dans laquelle je travaille comme médecin anesthésiste en libéral, nous avons dû annuler toutes les opérations non-urgentes. Et avant cette phase de confinement, ici nous recevions jusqu’à 200 patients par semaine. Dans ces vastes couloirs, il ne restait que trois - quatre patients chaque semaine. Des opérations urgentes que nous ne pouvions décaler. 
Mais assez vite, l’ARS nous a demandé d’ouvrir un service de réanimation au sein de notre clinique. On est mi-mars, à ce moment-là. Et avec ce que l’on voit dans l’est ou le nord de la France, on s’attend à une vague de covid sur toute la France. Impossible pour nous de rester là, les bras croisés. Et puis que faire d’autre quand on est médecin ? A cette période, on se dit, “je ne pouvais pas être ailleurs”. 
Pendant une semaine, on s’est formé et on a transformé une partie de la clinique en service de réanimation. On est allé chercher, entre autres, les respirateurs, les masques mais aussi des tenues pour monter un service de toute pièce. Et il a fallu tout réapprendre. Comment on s’habille, on se déshabille sans s’infecter ? Comment on soigne un patient en réanimation ? Les infirmières aussi ont été longuement formées. Faut dire que toute l’équipe passait quand même de soins programmés aux soins de réanimation. 
Cette période a été très stressante, surtout parce que nous ne connaissions pas la réanimation. À ce moment-là, on a très peur de mal faire. De ne pas être à la hauteur. Ou pire. Résultat, entre nous, on s’est partagé des articles, des sources, etc. C’est le moment où nous avons toutes et tous énormément lu, pour comprendre ce qu’était ce Covid-19. On s’est remis au niveau très vite par crainte de ne servir à rien, de mal faire. On n’avait pas le droit à l’erreur. Et au bout d’une semaine, nous étions opérationnels. 
 
Pendant les six semaines suivantes, nous avons dû gérer environ 70 patients covid. Et heureusement que nous avions déjà des liens fort avec le CHU de Lyon. Via un groupe WhatsApp, les médecins nous donnaient des conseils, des avis, nous expliquaient comment réagir avec tel ou tel patient. Et dès qu’il y avait un lit de vide, on leur envoyait un de nos patients. Ici, tout a été plutôt bien géré. Nous n’avons pas été surchargés de travail, nous n’avons pas enchaîné les nuits ou les gardes. Nous avons fait notre boulot du mieux possible avec cette crainte permanente de mal faire. L’activité a été très loin de ce l’on a plus fait depuis des années. On ne savait pas tellement comment on allait devoir gérer.
 
En clinique privée, les anesthésistes sont tous sous le statut libéral. Donc, quand nous avons mis tout cela en place, il nous a été précisé que nous serions payés. Et après six semaines à gérer des cas covid, on nous a appris qu’en fait ben non. On ne serait pas payés. Avec la baisse d’activité, aujourd’hui je touche un peu moins d’un smic. En temps normal, je gagne dix fois plus. Il est clair que je ne demande pas à être payé à ce tarif-là, bien évidemment que non. Mais zéro euro, c’est quand même difficile à avaler. Cela signifie que notre travail ne vaut rien du tout. Même pas un euro. Et ça, ce n’est pas possible. 
Et maintenant, alors que nous avons perdu toute notre activité, que nous avons monté un service de réanimation pour accueillir des cas covid, que nous avons répondu présent à cet appel de l’ARS, nous n’aurions le droit à aucun salaire ? Même un salaire symbolique ça ne serait pas grave. J’ai du mal à l’accepter. À comprendre la logique derrière. 

D’autant plus qu’avec les nouvelles règles de sécurité pour éviter une propagation du virus, nous ne pouvons pas espérer retrouver une activité normale avant septembre. Et encore là, c’est dans le meilleur des cas. Un exemple tout bête. Nous devons, pour éviter que le patient ne tousse sur une tierce personne, le laisser en salle d’opération jusqu’à son réveil. Interdiction désormais de l’extuber en salle de réveil. Admettons qu’il mette deux heures à ouvrir les yeux, et ben, pendant ces deux heures, il est impossible pour nous d’utiliser la salle d’opération. Il doit y rester pour y être extubé sans mettre en danger les autres patients. 
Cette règle est l’une parmi les nombreuses que l’on édicte par principe de précaution. Et tout est dit là-dedans. “Principe de précaution”. À ce jour, nous n’avons pas d’études, de savoir scientifiques avérés, rien. On ne sait pas où l’on va. On ne sait pas de quoi les prochains mois seront faits. Et tout cela, moi, m’inquiète beaucoup."

Portrait de Elodie HERVE

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