Nez libres et égaux

Critique de "Border", réalisé par Ali Abbasi (sortie le 9 janvier 2018)

 

Tina est une douanière disposant d'un atout exceptionnel: elle "sent" les émotions négatives des gens. Non pas qu'elle les ressent: elle les renifle. Sa rencontre avec Vore, homme lui ressemblant dans sa difformité, va bouleverser sa vision du monde et d'elle-même. Un film époustouflant réalisé par un jeune cinéaste qui a du flair!

"Border" est une histoire de frontières, une exploration des confins de l'âme humaine, de notre capacité à comprendre et à accepter autre que soi, jamais éloignée du rejet et de la stigmatisation. Qui est le monstre et qui est l'humain? Peut-on échapper à son destin, et à partir de quoi est-il tracé? Ali Abbasi n'a pas peur des grandes questions, et c'est à travers un conte insidieusement attractif qu'il s'y confronte. Rien de lourd, de cérébral, pourtant. Voir ce film, c'est assister à une impressionnante proposition de cinéma, à une mise en scène reflétant l'envie insatiable de son réalisateur, celle d'être au plus près de son héroïne, mais aussi de la Nature, au sein de laquelle elle s'immerge peu à peu. Par sa puissance évocatrice, nous faisons plus qu'assister à cette étrange communion paganique: nous y sommes mêlés. 

Tina est particulière, de par son physique et son don. Elle évolue pourtant dans l'environnement le plus banal qui soit, entre son travail répétitif pour lequel elle est grandement appréciée, et une misère conjugale. Exploitée pour ce qu'elle a, et parce qu'elle n'est pas. En flairant son semblable, l'inquiétant Vore, elle expérimente le vertige de l'identification, de la reconnaissance réciproque, tout autant qu'elle pressent une différence inconciliable. Au moyen d'une habile intrigue policière, elle va peu à peu découvrir ce qu'il cache et être confrontée au plus douloureux des choix: vivre avec ses semblables et oublier toute règle, toute limite, ou se résigner à nier une différence impliquant le reniement de ses valeurs. Le film bifurque alors assez habilement vers son antithèse, réhabilitant la différence comme fondement de l'humanité. Parce qu'elle est magnifiquement jouée, et parce qu'Ali Abbasi ne cesse jamais un seul instant d'être au service de ce personnage, nous suivons et comprenons Tina comme si, au contact de son apparence monstrueuse, nous nous découvrions nous-mêmes.

Le thème du monstre est un grand classique du cinéma, mais rarement de tels caractères ont été filmés avec autant d'amour et d'intérêt. "Border" n'esthétise pas la laideur ou la difformité: par le regard qu'il porte sur elle, il en extrait l'essence pour nous faire ressentir une autre forme de beauté. Il abolit les différences, brouille les frontières. Aidé de scènes visuellement fortes et impactantes alternant avec des moments de grâce, il constitue le premier choc de cette année cinématographique. Le fait qu'il perde quelque peu de son mystère et de son intensité dès lors que le scénario se fait plus explicatif en est peut-être le seul défaut, mais il est noyé au milieu d'immenses qualités....

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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