Intérim médical : mais qui sont donc les mercenaires ?

Pour faire face au manque de médecins, une partie des hôpitaux se tournent vers l'intérim. Un marché lucratif pour les boites d'intérim comme pour une partie des médecins, mais qui pénalise la gestion financière des hôpitaux.

À l'hôpital public, environ 30 % des postes sont vacants. Derrière ce chiffre du Centre national de gestion (CNG), se cachent des services à bout de souffle qui n’arrivent plus à attirer de jeunes médecins. “Faute d’urgentistes, l’été dernier, nous avons été contraints de fermer les urgences pour une nuit”, explique Catherine Latger, directrice du Centre hospitalier Rives de Seine. Ici, la rémunération des gardes de nuit est plafonnée pour respecter le décret de 2018 du ministère de la Santé. Soit 1.170 euros brut pour 24 heures depuis janvier 2020. Seulement, en période de vacances scolaires, l’attractivité de l'hôpital d’Ile-de-France ne suffit pas à attirer des remplaçants ou des intérimaires.
Dans l’est de la France, à Mulhouse, le constat est le même. Des postes vacants, une équipe débordée et une difficulté à trouver des médecins urgentistes. Résultat, pendant les fêtes de fin d’année, le tarif de la garde est monté à 2.200 euros brut pour 24 heures. La direction s'était alors défendue en expliquant ne pas avoir le choix.
“Je veux bien que les médecins urgentistes deviennent des bouc-émissaires, mais moi, même à 4000 euros la nuit à Mulhouse, je n’y vais pas”, lâche Nathalie, urgentiste dans le Nord. Cette médecin raconte les heures qui s'enchaînent, la fatigue et son ras-le-bol. “Même pour aller aux toilettes quand je bosse, il faut que je calcule quand y aller”. À temps plein dans un établissement, elle fait aussi des gardes dans un autre centre hospitalier. “ Dans l’établissement où je fais des remplacements, il manque plusieurs temps pleins. Alors on fait comment ? On laisse galérer les collègues ? On laisse les patients sans médecin ? On ferme ?” Quant à l’argument financier, elle en rigole. Avec ses 70 heures par semaine, Nathalie raconte ne jamais prendre de vacances l’été et ne jamais partir plus de deux semaines “pour éviter des situations catastrophiques”.
 

Conditions de travail difficiles à l'hôpital

“Avant, les médecins pouvaient accepter d’être moins bien payés pour des conditions favorables de travail à l'hôpital public, rappelle Anne Geffroy-Wernet, présidente du SNPHAR-E (Syndicat National des Praticiens Hospitaliers Anesthésistes Réanimateur Elargi). Aujourd’hui ce n’est plus le cas.” Cette anesthésiste au CH de Perpignan (Pyrénées orientales) raconte le désamour des jeunes pour l'hôpital et le recours à l'intérim médical. “C’est une solution ponctuelle qui permet de soulager les services. Ils sont là pour dépanner. Seulement avec le manque de praticiens, il arrive que certaines nuits, seuls les intérimaires assurent les urgences”.
Cette évolution change aussi le rapport entre les équipes. Fini le temps plein dans un hôpital pour gagner des grades et prendre des responsabilités avec les années. Aujourd’hui, beaucoup de praticiens hospitaliers demandent des mi-temps pour pouvoir faire de l'intérim à côté. “C’est un jeu trouble entre l’offre et la demande”, explique Jérôme Marty, président de l’UFML-S (Union française pour une médecine libre). "D’un côté, les hôpitaux doivent gérer les déserts médicaux, de l’autre les médecins vont au plus offrants.” Il explique comment les chefs de service tentent à tout prix de garder leurs salariés, quitte à accepter que la moitié du temps, ils soient en intérim, dans le même hôpital.
 

Plafond éventré ?

Difficile dans ces conditions de continuer à plafonner le montant des gardes. D’autant plus qu’en 2018, le syndicat national des médecins remplaçants (SNMRH) avait rédigé pour ses adhérents, une liste des hôpitaux qui encadrent leur montant. Ce qui leur avait valu une réponse acide de la ministre de la Santé, et un procès devant les chambres disciplinaires du Conseil de l'Ordre. Depuis Agnès Buzyn, dénonce "l'attitude irresponsable" et le "chantage" de ces praticiens qu'elle n’a pas hésité à qualifier de "mercenaires". Selon elle, ils seraient en partie responsables de la crise financière que traversent ces structures. Car en 2013, le député Olivier Véran rend un rapport sur l'intérim médical à l'hôpital. Il estimait, à l’époque, que cette pratique saignait l'hôpital public, avec un surcoût estimé à 500 millions d'euros pour 6.000 praticiens concernés. Depuis, la situation n’a cessé de se dégrader. “On s’est battu pendant des années pour expliquer que l'hôpital allait craquer et personne ne nous écoutait, ajoute Anne Geffroy-Wernet. Aujourd’hui ça commence à se voir que l’on ne peut plus soigner correctement les patients.”
 

Les agences d'intérim font leur blé

Face à cette pénurie de praticiens hospitaliers, les agences d'intérim ont, elles, bien compris la manne financière potentielle. Un coût supplémentaire que certains hôpitaux n’hésitent pas à payer. À l’agence Docndoc, on facture au forfait. “Nous avons un service payant qui permet de mettre en relation des médecins avec des hôpitaux, explique Pauline Delestre, du pôle communication. Les médecins remplissent leurs disponibilités et les hôpitaux cherchent en fonction de leurs besoins”. En moyenne, les missions acceptées sont de dix jours depuis son lancement en 2017. Ce système de “matching” fonctionne sous la forme d’un abonnement. Passé quinze contacts différents, qu’ils aient ou non aboutis à un remplacement, l'hôpital doit attendre le mois prochain pour avoir accès à d’autres profils ou repayer.
Pour autant, du côté des médecins intérimaires, la cause n’est pas le niveau de rémunération des praticiens hospitaliers. “Le système de santé a des problèmes depuis plus de quinze ans”, souligne Thierry Allico, vice-président du SNMRH et médecin intérimaire urgentiste. Nos rémunérations ne bougent pas et on voudrait baisser nos salaires alors que les conditions de travail ne s’améliorent pas ? Si la ministre veut baisser les rémunérations qu’elle le fasse pour l’ensemble du personnel hospitalier, pas seulement pour les médecins intérimaires. Ce n’est pas à nous d’en payer les pots cassés. ”
 Les médecins titulaires n’entendent pas non plus continuer à exercer dans cette situation. Alors pour tenter d’imposer de nouvelles négociations sur le budget et les salaires, 1.200 médecins titulaires ont menacé, mardi 14 janvier, démissionner de toutes leurs fonctions administratives.

Portrait de Elodie HERVE

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