Hôpitaux de proximité : "On ne fait pas de l’anesthésie foraine"

Le Conseil national professionnel anesthésie-réanimation (CNP-AR) s’inquiète de la volonté de la Direction générale de l’organisation des soins (DGOS) d’autoriser la « petite chirurgie » dans les hôpitaux de proximité. Un non-sens à tout point de vue.

Alors que l’amendement sur le stage obligatoire d’un an en désert médical pour les internes a cristallisé l’attention médiatique, un autre sujet est quelque peu passé à la trappe : celui de l’ouverture de la petite chirurgie dans les hôpitaux de proximité. Une décision confirmée par la DGOS le 4 juillet, et qui inquiète vivement les anesthésistes-réanimateurs. Ils redoutent que cette décision politique nuise à la qualité et à la sécurité des soins.
 
Leur inquiétude repose sur les modalités d’organisation que sous-tend cette décision pour la prise en charge anesthésique. L’ouverture de la chirurgie dans les hôpitaux de proximité nécessiterait des dérogations prévues par un amendement voté au Sénat. Des dérogations qui feraient sortir les actes des protocoles établis (voir encadré en fin d'article).  
 
« Le décret de 1994 qui règlemente l’anesthésie donne un cadre assurant la sécurité », rappelle le Dr Laurent Heyer, président du CNP-AR, contacté par What’s up Doc. « La décision revient à refaire de la chirurgie dans un environnement que nous pensions disparu ».

« Un non-sens économique, médical et professionnel »

Concrètement, comment fonctionnerait la petite chirurgie dans un hôpital de proximité ? Laurent Heyer donne un exemple : une journée par semaine, les chirurgiens et un anesthésiste se déplaceraient dans l’hôpital pour opérer. « Ce qu’il faut considérer lors d’une chirurgie, c’est que le geste est sécurisé par le parcours d’anesthésie co-construit avec l'interventionniste : consultation pré-op, présence du professionnel pendant l’intervention, suivi. Mais dans cette organisation dérogatoire, qui s’occupera des problèmes éventuels en post-opératoire ? », s’inquiète-t-il.

La question de l’environnement dans lequel cette petite chirurgie sera réalisée n'est pas précisée, ce qui est critique aux yeux du CNP. Et l'opposition hôpital de proximité, a priori sans plateau technique complet, et "petite chirurgie" lui paraît contradictoire. Pour les anesthésistes-réanimateurs, il n'y a pas de "petite anesthésie".
 
« Nous n’avons pas de problème pour ces chirurgies, mais nous ne voulons pas y être associés dans ces conditions », ajoute le président du CNP-AR qui confie que l’ensemble de la discipline est extrêmement déçu, tout comme les chirurgiens rencontrés dans le cadre d’échanges informels. « C’est un non-sens économique, médical et professionnel ».

Politique VS médecine, l’aventure continue

L’enjeu est fort pour les hôpitaux de proximité : soulager les urgences et conserver un maillage territorial pour combler en partie les déserts médicaux. Il est aussi politique, car les élus locaux qui laissent des structures locales fermer sont menacés au moment des élections, même si la fermeture est la solution logique d’un point de vue autant économique que médical.

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Mais Laurent Heyer regrette le manque de considération pour les revendications des anesthésistes-réanimateurs, portées à l’attention des autorités sanitaires. Un manque de considération confirmé par l’annonce de la directrice générale de l’organisation des soins lors de son discours du 4 juillet. « Mme Courrèges est une femme remarquable dont le travail à la DGOS est à souligner, mais annoncer la petite chirurgie dans les hôpitaux de proximité alors qu’elle est démissionnaire, c’est un exemple typique de l’intervention politique dans des affaires relevant d’une concertation professionnelle ».

Des chir’ sans anesth’ ?

Comme pour les maternités n’effectuant que quelques centaines d’accouchements par an, la chirurgie dans les hôpitaux de proximité pose des problèmes de sécurité des soins. La décision est d'autant plus étonnante qu'Agnès Buzyn s'est positionnée en faveur de la fermeture des maternités ne présentant pas les conditions de sécurité suffisantes. Tant que le brouillard sur la liste des actes qui bénéficieront d’une dérogation pour pouvoir y être pratiqués ne sera pas levé, les anesthésistes ne s’associeront pas au projet. « Nous attendons encore des précisions sur la liste, mais dans tous les cas, nous ne pratiquerons que dans les conditions établies en 1994 », insiste Laurent Heyer. « On ne fait pas de l’anesthésie foraine ».
 
Au regard des problèmes démographiques que connaît la profession, la chirurgie telle qu’elle est pratiquée dans le cadre anesthésique réglementaire risque donc de passer à la trappe, au profit d’une chirurgie où les interventionnistes feront office d’anesthésistes.
 

Lors d'une conférence de presse organisée le 4 juillet dernier, l'actuelle DGOS Cécile Courrèges a confirmé que les hôpitaux de proximité pourront effectuer des actes de "petite chirurgie", à l'issue de l'examen du projet de loi de transformation de notre système de santé, tel qu'il a été amendé par la commission mixte paritaire (CMP). Reste à définir ce qu'il conviendra d'appeler des actes de petite chirurgie. "Nous travaillons sur le sujet, avant de saisir la HAS", a indiqué Cécile Courrèges. La CMP a néanmoins "encadré" ces interventions de petite chirurgie. "Ces hôpitaux n'ont pas vocation à faire de la chirurgie, ce sera uniquement par dérogation, et concernant des actes programmés", a tenu à préciser Cécile Courrèges. 
Portrait de Jonathan Herchkovitch

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