Conflits d’intérêts à la fac : l’indépendance, ca se mérite

Entretien avec Paul Scheffer, du Formindep

Paul Scheffer travaille sur la place de l’esprit critique dans les formations de santé. En collaboration avec le Formindep, et en s’inspirant de l’exemple américain, il a mis en place un classement des facs de médecine en fonction de leur indépendance vis-à-vis de l’industrie pharmaceutique. Avec des résultats… peu glorieux. Le débat est lancé et pourrait bien contribuer à changer la donne. What’s up Doc a souhaité en savoir plus.

 

What’s up Doc. Pourquoi avoir lancé cette opération sur l’indépendance des facs vis-à-vis des labos ?

Paul Scheffer. Les étudiants américains font ce classement depuis 2007. On a voulu reproduire cette initiative parce qu’on a constaté qu’il n’y avait pas vraiment de changement malgré l’affaire du Médiator, les différents rapports parlementaires ou encore l’étude de Bruno Etain (Inserm), qui montrent que les étudiants en médecine sont peu sensibilisés à la question des conflits d’intérêts.

WUD. Comment se traduit l’influence des labos à la fac ?

PS. Il y a deux volets. D’abord, les étudiants y sont notamment exposés par le biais des enseignants, qui ont souvent des liens d’intérêt très étroits avec l’industrie via leurs activités à l’hôpital. On a des témoignages d’étudiants qui nous disent qu’ils reçoivent des pressions pendant les staffs ou en cours. Ce peut être des enseignants avec des propos du genre « on en fait trop là-dessus » ou encore – anecdote réelle – : « un médecin sans conflit d’intérêt, c’est un médecin sans intérêt ».

WUD. Et l’autre volet ?

PS. Les étudiants ne sont pas formés à l’indépendance. Le problème est énorme : il concerne la médecine de façon systémique, de la recherche clinique à la publication d’article en passant par la prescription et la régulation. C’est massif et on n’en parle presque jamais dans les facs.

WUD. Sur les 37 facs de médecine française, combien dispensent des cours sur les conflits d’intérêts ?

PS. Seules neuf facultés ont des enseignements, encore très isolés dans le cursus pour le moment. Avec d’ailleurs une exception pour Lyon-Sud : il y a un cours qui se présente comme critique sur l’industrie pharmaceutique, mais quand on regarde d’un peu plus près, ce cours fait intervenir le Leem (lobby du médicament, ndlr), un responsable de Novartis, le senior medical director de Lilly... On peut penser que ce cours est plus efficace pour véhiculer une bonne image de l’industrie que prévenir les conflits d’intérêts.

WUD. Il y aussi l’influence directe des labos à la fac…

PS. Oui, il y a beaucoup à dire ! Dans les manuels de cours, par exemple, il y a des pages de publicité pour les médicaments, et les noms commerciaux sont préférés aux DCI. Il y a aussi de nombreux cadeaux distribués, surtout à l’hôpital mais parfois aussi à la fac. En 2013, il y avait eu une « journée de l’interne » obligatoire à la fac de Tours, financée et organisée par Novartis. Le SNJMG (syndicat des jeunes généralistes, ndlr) avait dénoncé ça en écrivant à la ministre de la Santé, ce qui a fait changer les choses.

WUD. Avec seulement trois réponses sur 37 facs, on ne peut pas dire que les doyens se soient précipités pour collaborer… Pourquoi un tel manque d’empressement ?

PS. En effet ! On ne peut faire que des suppositions. On sait qu’il y a des résistances et de l’hostilité sur ce sujet. Les intérêts sont très étroits entre les firmes et les médecins, beaucoup de rapports le démontrent. Par ailleurs, les universités reçoivent des financements de la part des firmes pharmaceutiques, par le biais notamment de la taxe d’apprentissage. Malheureusement on n’en connaît pas les montants. Notre travail peut être ressenti comme du poil à gratter malvenu.

WUD. Certains doyens font valoir que l’influence des labos passe plus par l’hôpital que par la fac.

PS. C’est sans doute vrai, mais ce n’est pas une raison. Comme le Pr Jérôme Étienne, doyen honoraire de Lyon-Est, l’a dit, notre étude a le mérite de mettre le doigt sur les problèmes d’indépendance à la faculté, dont on ne parle jamais. Or les études américaines montrent que les jeunes médecins qui sortent des universités les plus indépendantes prescrivent plus en accord avec l’état de la science. Par ailleurs, les facs ne sont qu’une première étape : nous lançons un classement sur les CHU en 2017.

WUD. La conférence des doyens a fini par réagir dans un communiqué publié jeudi 12 janvier. Votre action semble en train de porter ses fruits.

PS. Oui, la conférence des doyens a affirmé son intention d’établir la transparence sur les financements des facultés et les liens d’intérêts des enseignants, à l’exemple des États-Unis. Le communiqué évoque aussi la mise en place d’enseignements sur l’influence des firmes et l’indépendance dans les trois cycles du cursus. Nous sommes satisfaits de cette réaction.

 

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Sur le chemin de l'indépendance

Les médecins qui décident de ne pas fréquenter les grands colloques et la formation continue classique, souvent liés aux labos, ont des solutions à disposition. Citons les revues Prescrire et Pratiques – Les cahiers de la médecine utopique, ou encore les travaux de la célèbre fondation Cochrane. L’association Formindep peut y contribuer également. Les médecins sensibles à la question de l'indépendance ont aussi souvent recours à des groupes de pairs, qui permettent d’échanger entre confrères sur des cas cliniques. Pour plus d’informations, on pourra se référer au livret édité par le collectif La Troupe du rire, intitulé Pourquoi garder son indépendance face aux laboratoires phamaceutiques ?.

Source: 

Propos recueillis par Yvan Pandelé

Portrait de Yvan Pandelé

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