© DR.
La chirurgie esthétique n'échappe pas à la judiciarisation de la médecine. Selon les données des assureurs, un chirurgien plasticien fait face à une mise en cause tous les deux ans et demi en moyenne. Mais derrière ce chiffre, la réalité est plus nuancée qu'il n'y paraît. « Dans 56% des cas, cela fait suite à une complication postopératoire avec des séquelles esthétiques. Pour 44% des cas, il s'agit d'un résultat jugé esthétiquement insuffisant, sans vraie complication », précise le Dr Alireza Alamdari. Et il ajoute : « les cas où une véritable faute a été commise restent exceptionnels ».
Ce constat soulève une question centrale : si la faute n'est pas en cause, qu'est-ce qui alimente réellement le contentieux ? La réponse tient, pour une large part, à la nature même de la chirurgie esthétique et au profil de ses patients.
Une tolérance au risque particulièrement basse
La chirurgie esthétique occupe une place à part dans le paysage médical : elle est choisie, payée de sa poche, et souvent chargée d'attentes fortes. « Comme les gens dépensent pour leur chirurgie, implicitement, ils s'attendent à un résultat esthétique à la hauteur et à des suites simples », observe Alireza Alamdari. Il y a donc, selon lui, « une très faible tolérance » à l'idée de devoir de nouveau dépenser de l'argent pour la gestion des complications ou le rattrapage d'un résultat inesthétique.
C'est précisément dans cet espace, entre l'attente légitime du patient et les aléas inévitables de toute chirurgie, que s'engouffre le risque de conflit. Et c'est là que la pression judiciaire commence à peser sur les pratiques : « il faut chercher en permanence quel pourrait être l'angle d'attaque et se couvrir du mieux possible », reconnaît le chirurgien.
Couvrir ce que la RCP ne couvre pas
Face à cette réalité, une offre assurantielle spécifique a émergé, qui propose ce qu'on appelle une assurance « frais consécutifs » : elle prend en charge les dépenses médicales imprévues survenant après une opération esthétique, jusqu'à 300 000 euros selon les garanties souscrites (comme Medassure beauty, en France).
Ces assurances ne se substituent pas à la responsabilité civile professionnelle (RCP) du médecin. « Cette assurance vient couvrir un angle mort : les frais financiers d'une complication de chirurgie esthétique », explique le Dr Alireza Alamdari. « Quand il y a une faute, notre assurance RCP couvre. Quand il y a une complication, toutes les patientes ne vont pas nous mettre en cause, mais celles qui souhaitent saisir l'assurance correspondent en général à celles qui ont été obligées de dépenser de nouveau pour la gestion de la complication. »
Concrètement, la couverture s'applique aux suites médicales d'interventions comme l'augmentation mammaire, la liposuccion, le lifting ou la rhinoplastie : hématomes, infections, problèmes de cicatrisation, déplacement d'implant, reprise chirurgicale... À condition que la complication persiste plus de deux semaines et nécessite une prise en charge médicale active. La souscription se fait au moment de l'opération, par les patients.
Un effet apaisant sur la relation médecin-patient
L'un des effets les plus immédiats de ce dispositif est d'ordre relationnel. Quand une complication survient et que la patiente comprend ce qui lui arrive, le principal facteur de tension devient souvent financier. « Ça permet d'apaiser immédiatement lorsque la complication est comprise dans sa survenue, mais que la difficulté est avant tout financière », souligne Alizera Alamdari.
Pour les praticiens, le bénéfice est aussi très concret : « cela facilite la vie professionnelle car ça permet d'éviter des mises en cause, ou la réalisation d'actes gratuits pour la gestion et le rattrapage d'une complication ». En d'autres termes, l'assurance court-circuite l'un des scénarios les plus inconfortables du chirurgien esthétique : gérer à ses frais, ou sous la menace d'un recours, une complication qui n'est pas de sa faute.
Une couverture ciblée, pas universelle
Il importe de bien cerner ce qu'une assurance comme medassure beauty ne couvre pas. Le dispositif s'applique aux complications médicales avérées, pas à l'insatisfaction esthétique, qui reste pourtant l'un des principaux motifs de contentieux. Ce périmètre délimité est précisément ce qui, selon le chirurgien, empêche une explosion des recours : « je ne crois pas que ces assurances augmentent les contestations, car de toute façon ça ne couvre qu'en cas de complications ».
Le dispositif n'est pas sans soulever des interrogations sur les comportements qu'il pourrait induire chez les patients comme chez certains praticiens. Dr Alireza Alamdari l'évoque sans détour : « une patiente qui fume peut être tentée de continuer à fumer en se disant qu'en cas de complications, elle sera de toute façon couverte financièrement ». Mais il tempère aussitôt : « ça n'enlève pas la souffrance, ni la nécessité d'une nouvelle chirurgie, et le risque de garder des séquelles esthétiques à vie ».
Même vigilance du côté médical : « lorsqu'on renonce à opérer une patiente tabagique à cause des risques de complications, certains chirurgiens pourraient être tentés de dire qu'on peut y aller, et au pire l'assurance couvre les frais ». Une dérive qui reste hypothétique, mais qui mérite d'être posée lucidement.
Vers un standard du secteur ?
Malgré ces réserves, Dr Alireza Alamdari ne doute pas de la pertinence du modèle : « ça répond à un véritable besoin pour éviter d'augmenter les primes d'assurance et les tracasseries juridiques ». Et pour l'heure, l'offre reste rarissime.
« Ce type d'assurance peut être fortement recommandé, même par les RCP, afin de réduire les mises en cause, d'apaiser les relations et d'améliorer les conditions de prise en charge des complications en chirurgie esthétique ».
A voir aussi
Moisissure, rouille, défaut d'étanchéité... La cuisine du CHU de Caen rappelée à l'ordre par l’État
IA en santé : outil indispensable ou gadget ? les défis de l’application et de l’évaluation
Plan Cancer : comment Vivalto Santé structure une filière d’excellence coordonnée