Anorexie, cocaïne, prostitution… Charlotte Chaleil, ancienne étudiante en médecine, raconte son parcours vers la guérison

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Charlotte Chaleil était une enfant pleine de vie, toujours première de la classe. À 14 ans, elle subit plusieurs agressions sexuelles qui la plonge dans la dépression et les troubles alimentaires. Pendant ses études de médecine, elle devient addict à la cocaïne… au point de sombrer et tout lâcher. Aujourd’hui sobre, elle publie un livre pour sensibiliser et raconter son parcours.

Anorexie, cocaïne, prostitution… Charlotte Chaleil, ancienne étudiante en médecine, raconte son parcours vers la guérison

© iStock

TW : suicide, anorexie, drogue

 

What’s up Doc : Tu as souffert de dépression très jeune. As-tu réussi à parler de ton mal-être à tes proches ?
Charlotte Chaleil : Je suis l’aînée d’une fratrie de quatre. Je me mettais énormément de pression sur l’exemple que je pensais devoir incarner. Je ne voulais pas montrer de fragilité. Je voulais être une grande sœur parfaite et rassurante.

J’avais aussi honte de ma dépression, à tel point qu’en médecine, je n’ai jamais ouvert le collège de psychiatrie. Je me disais : « Ce n’est pas possible qu’avec tout ce qu’on t’a donné dans la vie, tu sois malheureuse. »

 

Comment s’est passée ton entrée en médecine, surtout la première année si sélective ? 
CC. : L’anorexie et les vomissements ont commencé quelques semaines avant mon bac, donc quelques mois avant mon entrée en première année de médecine. Me retrouver seule dans un appartement, loin de ma famille, dans une nouvelle ville, avec de nouvelles études où il y a énormément de pression, ça a complètement aggravé mes troubles alimentaires.

Je me faisais vomir à chaque fois que je mangeais. La veille du concours blanc, j’ai fini aux urgences et je n’ai pas pu le passer.

Personne n’a rien remarqué parce que je rentrais rarement chez mes parents. J’étais seule, très centrée sur la réussite et je n’avais pas le temps de me faire des amis.

Un jour, j’ai lu qu’à force de vomissements, on pouvait développer des complications graves de l’œsophage. Ça m’a fait peur, et cette peur a temporairement calmé mes TCA. 

En deuxième année, c’était très différent, en apparence ça allait mieux : intégration, soirées, fêtes. Mais jamais de drogue, en revanche. 

 

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Puis, tu es partie à Paris pour ton externat.
CC. : J’avais les notes et le dossier pour. J’y suis allée pour rejoindre mon copain de l’époque. À ce moment-là, les troubles alimentaires sont revenus. Comme en PACES, je changeais de ville, je perdais mes repères, je n’avais plus mes amis, et je replongeais dans une logique de travail intense. 

Lorsque mon copain est parti à Londres pour un semestre à l’étranger, je me suis retrouvée seule à Paris, et la solitude était un terrain parfait pour les troubles alimentaires : personne ne remarque si on ne mange pas, si on se fait vomir toute la journée, ou si on ne va plus en stage.

 

Tu es ensuite entrée dans un parcours de soins. Comment s’est passé le premier contact avec les médecins ?
CC. : En septembre 2022, dès mon premier mois à Paris, je me faisais déjà peur. Je suis allée voir un médecin généraliste qui m’a dit qu’il fallait consulter un psychiatre. J’ai eu une réaction très classique : « Je ne suis pas folle, je ne veux pas aller voir un psychiatre. »

J’ai fini par céder et j’ai rencontré un psychiatre extraordinaire. J’étais dans le déni, je mentais sur mon poids, sur les vomissements… Heureusement, il a réussi à me mettre suffisamment à l’aise pour que je parle. 

Ça a été un choc pour tout le monde, et pour moi, c’était très dur. J’envoyais des mails à mon psychiatre à 3 heures du matin parce que je n’arrivais pas à arrêter de me faire vomir. Je me souviens des passages aux urgences où je croisais parfois d’anciens co-stagiaires qui étaient de garde à Sainte-Anne. C’était gênant parce que je n’avais pas encore accepté la situation.

 

« Je ne dirais pas que je suis devenue addicte dès la première prise, mais je suis tombée amoureuse du produit. »

 

Est-ce que ce parcours de soins a fonctionné sur l’anorexie ?
CC. : Non, pas du tout. En réalité, j’ai remplacé une addiction par une autre. Aujourd’hui, les troubles alimentaires ne sont plus un problème, l’addiction à la cocaïne a pris la relève.

 

À quel moment la drogue est entrée dans ta vie ?
CC. : J’ai fait une première tentative de suicide fin décembre 2023 pour laquelle j’ai été hospitalisée sept mois. Je me suis liée d’amitié avec des filles qui vivaient des choses similaires. Pour la première fois, je me sentais comprise.

En sortant de cette longue hospitalisation, j’étais toujours en dépression sévère, sans identité propre, réduite à être « l’anorexique dépressive ». En janvier 2025, je suis allée visiter une amie rencontrée en clinique. Chez elle, il y avait des personnes qui consommaient. J’ai essayé plusieurs produits, dont la cocaïne. J’ai ressenti quelque chose de très fort : de l’estime de moi. Pour quelqu’un qui était en dépression, c’était extrêmement puissant. Je ne dirais pas que je suis devenue addicte dès la première prise, mais je suis tombée amoureuse du produit.

Le lendemain, j’ai pris contact avec un dealer et acheté 10 grammes. Très vite, la consommation est devenue quotidienne, puis massive. Ce n’était pas festif. Je me médicamentais à la cocaïne, et j’y trouvais une forme d’apaisement.

 

À quel moment as -tu arrêté les études ?
CC. : Ce n’était pas une décision formelle. Elles ont été mises entre parenthèses. J’étais retournée vivre chez ma mère, dans le Sud. Je remontais parfois à Paris pour les partiels. Mais, un mois après ma première prise de cocaïne, j’étais incapable de continuer. Je suis allée aux examens, mais je sortais de la salle au bout de vingt minutes pour consommer dans les toilettes. Je n’ai rien validé. À partir de là, ce n’était plus dans mes projets.

 

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Cette addiction, tu as réussi à la cacher longtemps ?
CC. : Comme j’étais dépressive, quand j’ai commencé à avoir soudainement de l’énergie, mes proches ont plutôt cru que les antidépresseurs faisaient effet. Ils ne se sont jamais dit : « Elle prend de la drogue. » Je trouvais toujours de bonnes excuses : pour les allers-retours aux toilettes, pour le nez bouché, pour les saignements.

Après une très grosse tentative de suicide (coma, réanimation et Glasgow à 3), les analyses ont révélé la présence de plusieurs substances dans mon sang, dont la cocaïne. Mes parents m’ont demandé si je prenais de la drogue. Je leur ai menti en disant que c’était uniquement lié à la tentative de suicide. Puis, avec le temps, les signes physiques sont devenus de plus en plus visibles.

C’est ma mère qui m’a laissé un espace pour parler. Elle voyait bien qu’il se passait quelque chose, mais elle ne m’a jamais brusquée. Je suis donc venue vers elle pour tout lui dire, elle ne m’a pas jugée. Elle m’a seulement demandé comment elle pouvait m’aider, si je voulais aller en cure. Cette réaction a été extrêmement importante.

 

« Un dealer m’a proposé de « travailler pour lui ». En réalité, cela signifiait entrer dans un réseau de prostitution. J’ai fini par accepter, parce que je voulais continuer à consommer. »

 

Tu es donc partie en cure de désintoxication. Que s’est-il passé ensuite ?
CC. : Je suis sortie sobre, mais sans argent. J’avais déjà dépensé énormément. Un dealer m’a proposé de « travailler pour lui ». En réalité, cela signifiait entrer dans un réseau de prostitution. J’ai fini par accepter, parce que je voulais continuer à consommer. 

Ça a duré environ trois mois. J’en garde peu de souvenirs, en partie parce que, depuis les viols subis à l’adolescence, je me dissocie facilement lors des rapports sexuels. C’était une manière de ne plus être dans mon corps. Pour m’en sortir, j’ai dû appeler mon père en lui expliquant clairement que j’étais dans un réseau de prostitution.

 

Tu es sobre depuis plusieurs mois maintenant. As-tu eu une forme de déclic ?

J’avais enchaîné plusieurs jours sans dormir, à consommer non-stop. Un matin, je me suis regardée dans le miroir et je me suis dit : « Mais qu’est-ce que tu es devenue ? » Je ne me reconnaissais plus du tout : manipulatrice, méchante, centrée sur moi. Physiquement aussi, j’étais détruite, je ne mangeais plus, je ne me lavais plus…

Je me suis dit que je préférais mourir du manque, être en dépression toute ma vie, plutôt que de rester cette personne-là. Je me suis tellement dégoûtée que, depuis, je n’y ai plus touché.

Au tout début, ça a été très difficile. J’avais mal partout, j’étais extrêmement triste, incapable de faire quoi que ce soit. J’ai passé deux semaines dans mon lit sans me lever. Je ne mangeais plus, je ne buvais plus, je ne m’occupais plus de moi. Aujourd’hui, ça va beaucoup mieux, même s’il y a encore des cravings.

 

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Comment envisages-tu les prochains mois ? Est-ce que tu as des projets ?
CC. : Je suis en formation pour devenir patiente experte. C’est, d’une certaine façon, un moyen de rester dans le domaine du soin. Je ne sais pas encore comment cela se matérialisera concrètement, mais c’est un projet important pour moi.

 

Qu’aimerais-tu dire à quelqu’un qui traverse quelque chose de similaire ?
CC. : Je lui dirais que c’est long, que c’est dur, mais qu’on n’est pas résumé à ça. Et surtout qu’on peut en guérir. J’en suis la preuve vivante.

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