Le Shift Project, think tank présidé par Jean-Marc Jancovici, multiplie depuis plusieurs années les rapports sur la décarbonation des secteurs clés de l’économie. Sa « petite sœur », l’association The Shifters, regroupe 20 000 bénévoles chargés de relayer ces travaux et d’intervenir dans le débat public.
Avec la Grande Consultation Santé, lancée le 12 mars dernier, les deux entités cherchent désormais à recueillir la voix des soignants pour mieux comprendre les impacts du changement climatique sur leurs pratiques et identifier les leviers d’action. Catherine Azoulay, Shifter et médecin de formation, fait partie de l’équipe de pilotage du projet.
What’s up Doc : Qu’est-ce que le secteur de la santé a-t-il de particulièrement stratégique dans la transition écologique ?
Catherine Azoulay : D’abord, c’est un secteur très dépendant des énergies fossiles. Il y a énormément de transports, une forte consommation énergétique des bâtiments et des équipements, et un enjeu majeur autour de l’alimentation.
Surtout, l’industrie du médicament et des dispositifs médicaux représente à elle seule 40 à 50 % des émissions du système de santé, selon le rapport du Shift Project de 2023. Une grande partie des principes actifs est produite en Inde ou en Chine, puis, en partie, transportée par fret aérien.
Ensuite, la santé est un secteur qui ne peut pas s’arrêter. Contrairement à d’autres activités, elle doit fonctionner en permanence – 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24 – y compris en période de crise. Cela pose un enjeu majeur de résilience : il faut à la fois décarboner et maintenir un niveau de qualité et de sécurité des soins.
« Le secteur de la santé est à la fois acteur et victime du changement climatique »
Comment est née la Grande Consultation Santé ?
CA. : Le Shift Project a décidé, depuis un ou deux ans, de compléter ses rapports par des enquêtes de terrain. L’idée est de vérifier si leurs analyses correspondent aux réalités vécues par les acteurs, et d’identifier d’éventuels angles morts. Il y a déjà eu la consultation des agriculteurs, du secteur du sport ou et celle des élus municipaux. Aujourd’hui, ils ont choisi de s’attaquer à la santé, un secteur qui représente 8 % des émissions nationales de carbone et plus de 2,5 millions d’actifs, et qui risque d’être bouleversé dans les années à venir.
Et surtout, ce secteur est en quelque sorte acteur et victime du changement climatique, puisqu’il émet beaucoup mais est aussi en première ligne pour en gérer les conséquences sanitaires (canicules, inondations, pollution, épidémies…).
Comment s’organise cette enquête ?
CA. : Elle comporte deux volets. Une phase qualitative avec des entretiens semi-directifs, déjà en cours, pour recueillir des retours détaillés.
Et surtout, ce qui nous intéresse ici : une phase quantitative, avec un questionnaire ouvert jusqu’à septembre. Nos moyens humains étant limités, nous ciblons trois professions : infirmiers, médecins et pharmaciens, soit environ 900 000 professionnels, avec 90% de questions communes et 10% de questions spécifiques à chacune d’elles.
On les interroge sur plusieurs aspects : les impacts du changement climatique sur leurs patients, les conséquences sur leur pratique, les actions – préventives ou curatives – qu’ils ont déjà mises en place, les freins qu’ils rencontrent et leurs besoins pour aller plus loin.
Par exemple, certains nous racontent qu’ils voient plus de patients pendant les canicules, qu’ils ont dû installer une climatisation ou même déménager leur cabinet après des épisodes d’inondation. Autant de retours concrets qui permettent de mieux comprendre ce qui se joue réellement sur le terrain.
Pourquoi cette approche quantitative est-elle importante ?
CA. : Parce que les réalités sont très différentes selon les territoires, les modes d’exercice ou les spécialités. C’est pour cela que l’on veut une vision qui soit représentative de tout le territoire français, y compris ultramarin. On veut éviter un biais « parisien » ou hospitalo-centré. Chaque professionnel peut apporter une pièce du puzzle.
« Certains médecins font déjà de la décarbonation sans le savoir »
Avez-vous déjà identifié des enseignements intéressants dans les entretiens ?
CA. : Oui, notamment le fait que certains soignants font déjà de la décarbonation sans en avoir conscience. Un médecin qui fait beaucoup de prévention, par exemple, réduit indirectement la pression sur le système de soins, donc les émissions. Mais il ne fait pas forcément le lien.
De même, certains adaptent leurs prescriptions, en privilégiant des inhalateurs sans gaz propulseur, ou encouragent leurs patients à changer leurs comportements, parfois par des gestes très simples, comme le déplacement à vélo quand c’est possible…
À What’s up Doc, on relaie souvent ces petites actions mises en place par les médecins pour réduire leur empreinte carbone, mais on s’interroge aussi sur leur efficacité réelle face à un système hyper polluant ?
CA. : C’est évident que les gros leviers restent les établissements et l’industrie. Mais il faut garder en tête que la médecine de ville représente quand même 23 % des émissions du système de santé, et occupe une place centrale dans les prescriptions et la dispensation. Donc si chaque acteur de la médecine de ville agit à son niveau, l’effet cumulé peut être significatif.
https://www.whatsupdoc-lemag.fr/article/je-veux-devenir-un-green-docteur-comment-me-lancer
À quoi vont servir les résultats de cette consultation ?
CA. : L’objectif est de construire un plaidoyer à partir des retours de terrain recueillis pendant ces six mois, et de le porter dans le débat public. On veut être le porte-parole des professionnels de santé sur ces enjeux, et influencer les décideurs, voire les candidats à la présidentielle l’année prochaine.
Comment mobilisez-vous les soignants pour répondre ?
CA. : Nous travaillons avec plus de 70 partenaires de diffusion : ordres professionnels, sociétés savantes, syndicats, médias… L’idée est de multiplier les canaux : newsletters, bannières, interviews... pour essayer d’atteindre au moins 1 à 3% de répondants du panel ciblé, comme pour les autres grandes consultations. Depuis le lancement du projet, le 12 mars, nous avons déjà dépassé les 6 000 répondants.
Depuis le premier rapport du Shift Project en 2021, observez-vous une prise de conscience et des évolutions dans le secteur ?
CA. : Oui, surtout du côté des sociétés savantes. Les anesthésistes-réanimateurs et les intensivistes ont été parmi les premiers à s’emparer du sujet, notamment à cause de l’impact des gaz anesthésiques. D’autres disciplines suivent, notamment en chirurgie, avec des réflexions sur le plastique, la climatisation des blocs ou les dispositifs médicaux à usage unique.
De manière générale, certains établissements sont très avancés, je pense surtout à l’hôpital des Diaconesses à Paris, mais aussi aux gros groupements : l'AP-HP, l’AP-HM et les HCL, dont certains sont d’ailleurs nos partenaires. La formation hospitalière constituera, à ce titre, un point d’attention particulier dans l’analyse des résultats de l’enquête.
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