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Du front afghan aux bancs de la faculté, le parcours de Moyave détonne. Mais derrière cette trajectoire atypique, une cohérence : le goût du terrain, du soin et de l’utilité. Rencontre avec un étudiant en médecine pas comme les autres, qui assume un choix aussi exigeant que réfléchi.
What’s up Doc : Vous avez aujourd'hui 38 ans, parlez-nous de vos anciennes vies ?
Moyave : J’ai commencé à l’armée de terre en 2008, au 27e bataillon de chasseurs alpins, pour un premier contrat de cinq ans. Ensuite, j’ai rejoint la police nationale où j’ai intégré plusieurs unités : d’abord au commissariat de Saint-Denis, puis à la Compagnie de sécurisation et d’intervention (CSI) 75. J’ai ensuite repassé des tests pour les forces spéciales et intégré une unité non conventionnelle (se dit des unités spécialisées dans les opérations hors du cadre militaire classique, souvent clandestines ou discrètes, ndlr). À la suite d’une blessure, mon contrat a pris fin et je suis revenu dans la police, où j’ai intégré une unité de renseignement.
Comment s’est opéré votre virage vers les études de santé ?
M. : J’ai d’abord pris un congé de formation pour passer un diplôme de pédicure-podologue. Un choix qui m’attirait pour son aspect manuel et son lien avec la rééducation et le soin. Je ne me sentais pas capable de faire médecine, sans doute en raison d’apriori sur mes capacités.
J’ai eu de très bons résultats, mais à la fin de la formation, j’étais frustré. J’avais le sentiment de ne pas pouvoir aller assez loin dans la prise en charge des patients. Je me suis donc dit que, quitte à vouloir les accompagner de A à Z, autant faire médecine. J’ai alors présenté un dossier pour faire une passerelle à l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines qui a été accepté. Je suis d’ailleurs très reconnaissant envers la faculté, en particulier les Prs Loïc Josseran et Laurent Lechovski pour la confiance qu’ils m’ont témoignée malgré mon profil atypique.
« Les études de podologie m’ont appris à travailler. Certes, en médecine, la charge de travail est plus importante, mais cela me plaît réellement »
Cet intérêt pour le soin remonte-t-il à votre expérience passée ?
M. : Oui, depuis longtemps. J’avais déjà envisagé de faire kiné à l’époque, avant rentrer dans la police. Et à l’armée, j’étais « médic » dans mon groupe de combat. Je m’occupais des blessés sur le terrain en mission.
Comment appréhendez-vous les études de médecine aujourd’hui ?
M. : Plus jeune, je n’étais pas du tout scolaire. Je fonctionnais « à la carotte » : je pouvais passer du haut du classement aux derniers selon ma motivation. Je m’ennuyais beaucoup, sauf dans les matières scientifiques qui m’intéressaient.
Les études de podologie m’ont appris à travailler. Comme cela me passionnait, j’ai réussi à m’investir. Certes, en médecine, la charge de travail est plus importante, mais cela me plaît réellement. J’aime ouvrir mes livres.
Aujourd’hui, en troisième année, je m’en sors bien, même si ma vie est très remplie : je suis étudiant, père de famille, j’ai eu des activités entrepreneuriales et j’ai pratiqué le sport à haut niveau – judo puis MMA – jusqu’à récemment.
Justement, entre toutes ces activités, comment vous organisez-vous au quotidien ?
M. : C’est un peu au jour le jour ! Ma femme est infirmière en réanimation, donc on s’adapte à son emploi du temps. On est aussi beaucoup aidés par nos familles.
Je n’ai pas beaucoup de temps libre, mon quotidien se résume à mes études, ma famille et mes obligations professionnelles. Car j’ai notamment eu une activité dans l’immobilier et cofondé une salle de sport que j’ai depuis cédée. Je suis également consultant pour une entreprise de sécurité et de défense.
« Si j’ai choisi médecine, ce n’est pas seulement pour relever un défi. C’est surtout pour être utile, soigner et avoir une place dans la société au service des autres »
La différence d’âge avec les autres étudiants vous importe-t-elle ?
M. : Tout se passe très bien avec ma promotion, je ne suis pas tout seul. En revanche, je ne participe pas à la vie festive étudiante, même si je suis allé un peu aux soirées au début. Ce n’est pas vraiment mon mode de vie. J’ai toujours évolué dans des environnements exigeants, avec peu de sorties. Je suis plutôt quelqu’un de casanier.
Avez-vous une idée de la spécialité vers laquelle vous souhaitez vous orienter ?
M. : Je suis attiré par les spécialités où l’on utilise ses mains, donc plutôt chirurgicales ou médico-chirurgicales. L’urologie et l’orthopédie m’intéressent particulièrement. Mais pas que : l’anesthésie-réanimation ou la médecine d’urgence m’attirent aussi, en lien avec mon parcours. Je n’ai pas encore arrêté de choix définitif, on verra ce que mon classement permet.
En quoi votre passé militaire et policier ferait de vous un bon médecin ?
M. : L’armée m’a structuré, m’a fait passer d’adolescent à jeune adulte. Elle m’a appris la rigueur, le dépassement de soi et le fait de continuer même quand on n’en a pas envie. Elle m’a aussi donné du sang-froid : je suis très posé dans ce que je fais, et il en faut beaucoup pour me mettre sous pression. La police aussi m’a fait mûrir. Avoir été confronté à une violence et à des réalités humaines très dures m’a fait voir la vie sous un autre prisme.
Je ne sais pas si cela fera de moi un meilleur médecin qu’un autre, mais je sais que je suis quelqu’un de résilient, engagé, et tourné vers les autres. Si j’ai choisi médecine, ce n’est pas seulement pour relever un défi. C’est surtout pour être utile, soigner et avoir une place dans la société au service des autres.
Vous avez été engagé sur des terrains de guerre. Cela vous influence-t-il encore ?
M. : Oui. J’ai passé près de sept mois en Afghanistan. J’ai été blessé, exposé à des situations extrêmes, et suis passé à côté de la mort une paire de fois. Cela marque forcément, mais je parle de tout cela assez librement, sans pudeur. J’ai écrit un livre, dans lequel je retrace mon parcours et consacre notamment un chapitre au stress post-traumatique.
*Prénom d’emprunt utilisé à la demande de l’intéressé.
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