"Les autorités n’ont pas le droit de réquisitionner des agents en arrêt"

Aux urgences de Lons-le-Saunier, 70 % du personnel est en arrêt maladie, l’équipe serait « anéantie », selon nos confrères de Mediapart. Pour assurer la continuité des soins, les autorités réquisitionnent depuis le 28 mai le personnel médical avec l’appui des forces de l’ordre. What’s up Doc est parti à la rencontre de Judith 1, une infirmière des urgences de Lons-le-Saunier qui ont rejoint le 21 mai le collectif inter-urgences. Elle raconte les conditions atroces dans lesquelles ses collègues ont été réquisitionnés, parfois de manière illégale puisque les agents étaient en arrêt de travail, tout en évoquant la dégradation croissante des conditions de travail aux urgences. Pour faire face à cet absentéisme dans un contexte de mouvement social, l’ARS Bourgogne-Franche-Comté a rappelé le 3 juin dans un communiqué que « la garantie de la permanence des soins est un élément essentiel du service public hospitalier. La déontologie médicale et le sens des responsabilités des professionnels concernés doivent les conduire à placer l’intérêt des patients au-dessus de toute autre considération. » Au-dessus même de leur propre santé ?
 

What’s up Doc. Pouvez-vous nous parler des réquisitions de personnel médical qui se sont déroulées ces derniers jours dans votre région ?

Judith. Mercredi dernier, les gendarmes sont venus frapper à la porte d’une collègue infirmière à 00:45. Ils lui ont dit qu’elle avait une réquisition du préfet pour venir travailler le lendemain à 7h et qu’elle devait se débrouiller pour faire garder ses deux enfants. Elle n’a pas réussi à dormir jusqu’à 6 heures car elle avait la boule au ventre et parce qu’elle devait trouver une solution pour faire garder les enfants. C’était une journée de travail horrible. Elle est repartie en pleurant en allant voir un médecin, en disant « Je ne peux plus travailler dans des conditions pareilles. Pour ma santé physique et mentale, ce n’est plus possible que j’y aille ». Elle a donc été arrêtée par son médecin. Et elle a eu la bonne surprise de voir les gendarmes chez elle le soir même pour la réquisitionner de nouveau. Elle leur a donné l’arrêt de travail et leur a dit qu’il était impossible d’aller travailler.
 

Elle a eu la bonne surprise de voir les gendarmes chez elle le soir même pour la réquisitionner

WUD. Connaissez-vous d’autres collègues qui ont été réquisitionnés ?

J. Dans la nuit du lundi à mardi, un autre de nos collègues s’est fait un lumbago après avoir déplacé un patient tout seul, par manque d’effectif. Il était en arrêt de travail jusqu’à vendredi inclus, mais les gendarmes sont venus le chercher pour aller travailler le jeudi soir.  Le pire, c’est que l’administration de l’hôpital donne les noms et les adresses des personnes qui sont réquisitionnés. Cela veut dire qu’ils savaient que les collègues étaient en arrêt maladie ou en accident de travail, mais qu’ils ont quand même donné les noms. C’est à la limite du harcèlement moral, car on va mettre la pression chez lui à quelqu’un qui est déjà en arrêt. C’est vécu comme quelque chose de dramatique pour l’ensemble du personnel médical et paramédical. Certes, il est légal de réquisitionner le personnel médical, mais ce que les autorités n’ont pas le droit de faire, c’est de réquisitionner des gens qui étaient en arrêt maladie ou en accident du travail avant la réquisition (une illégalité confirmée par Pauline Salingue, déléguée syndicale CGT au CHU de Toulouse, NDLR). On a l’impression d’être des pions pour le système hospitalier, des pions pour remplir des cases coûte que coûte, peu importe les compétences et les problématiques individuelles de chacun.
 

On a l’impression d’être des pions pour le système hospitalier

 

WUD. Comment en est-on arrivé là ? Le mouvement est particulièrement suivi à Lons-le-Saunier ?

J. Il y a 90 % de grévistes chez les paramédicaux à Lons-le-Saunier et 70 % des personnes qui sont en arrêt maladie en raison de surmenage, burnout et harcèlement moral. Comment en est-on arrivé là ? Quatre de nos collègues de nuit (des infirmières, NDLR) sont actuellement enceinte actuellement. La direction est au courant depuis des mois. Or, deux d’entre elles sont en arrêt maladie parce qu’elles ne peuvent pas supporter les conditions de travail qui sont particulières aux urgences. Nous sommes en sous-effectif, donc c’est assez difficile à vivre, on peut aussi prendre des coups à tout moment, on est en contact avec des microbes, des bactéries, ce qui représente un risque pour le fœtus… Mardi dernier, c’était la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. C’est pour ça que les paramédicaux de Lons-le-Saunier ont rejoint le collectif inter-urgences le 21 mai, pour dénoncer nos conditions de travail au même titre que les 75 services d’urgences qui sont en grève actuellement. Mardi dernier, cela faisait déjà dix jours qu’il nous manquait, une nuit sur deux, une infirmière dans le service. Et, mardi dernier, il en manquait deux qui n’étaient pas remplacées. Donc on a dit qu’on ne pouvait pas travailler dans des conditions pareilles. Déjà, les nuits précédentes, avec une infirmière de moins, c’était déjà catastrophique, donc avec deux infirmières de moins, ce n’était pas possible. Nous étions déjà à bout.

WUD. Est-ce que ce genre de réquisitions s’est produit dans d’autres régions françaises ?

Oui, cela s’est passé à Chalon-sur-Saône la semaine dernière. Le personnel paramédical s’était mis en arrêt maladie pour dénoncer leurs conditions de travail. L’établissement a été obligé de fermer une grosse partie des urgences, d’accueillir uniquement les urgences vitales. Le reste était redirigé vers les hôpitaux périphériques. Si bien qu’au bout de deux jours, la direction a reçu le personnel en entretien et leur a accordé quasi toutes leurs revendications.
 

WUD. Comment a démarré le mouvement social au Lons-le-Saunier ?

J. Le personnel est en grève depuis le 7 décembre 2018 pour protester contre une décision de l’ARS de supprimer la deuxième ligne de Smur. Le deuxième équipage du Smur est sorti 700 fois en 2018 et a sauvé au moins 40 personnes. La ligne n’a pas encore été supprimée, ce n’est pas encore acté. Mais si cette fermeture était effective, plus de la moitié des médecins-urgentistes (9 sur 17) ont annoncé qu’ils démissionneraient de leur poste car ils ne veulent pas abandonner la population jurassienne. Le personnel paramédical est également en grève pour protester contre la suppression de cette deuxième ligne, car on estime qu’elle est utile à la population et qu’elle sauve des vies.
 

WUD. D’autres problèmes se sont greffés depuis ?

J. Oui. Nos conditions de travail se dégradent fortement depuis environ un an. Nous avons donc rejoint le collectif inter-urgences pour revendiquer tout d’abord une augmentation des effectifs, ce qui revient à mettre en application les recommandations du référentiel de Samu Urgences de France sur les effectifs aux urgences. Deuxièmement, nous demandons l’arrêt des fermetures et la réouverture des lits d’aval, pour éviter que les patients soient hospitalisés sur des brancards. Troisièmement, nous exigeons la reconnaissance du métier des paramédicaux aux urgences, avec le versement d’une prime spécifique de 300 euros, soit l’équivalent de 85 points d’indice.
 

Nos conditions de travail se dégradent fortement depuis environ un an

 

WUD. Quelle est la situation des urgences à Lons-le-Saunier actuellement ?

J. Les urgences, c’est une catastrophe actuellement. Le service est sens dessus dessous. Ils prennent des agents d’autres services pour les réinjecter aux urgences, mais cela revient à déplacer le problème… Ce sont des gens qui sont peut-être de très bonne volonté, mais ils n’ont pas forcément les connaissances et les compétences pour travailler aux urgences. Déjà que l’on ne s’en sort pas en général en raison de nos conditions de travail, donc c’est sûr qu’avec des infirmiers en moins et des infirmiers qui ne sont pas formés à la médecine d’urgence, cela devient très compliqué. Nous sommes arrivés à un point de rupture. Il ne manque rien pour que tout pète, parce que l’on n’est pas entendu. On a beau dire que nos conditions de travail sont dégradées, on a beau le signaler à l’administration et aux syndicats, rien ne se passe, car personne ne veut se mouiller et personne ne veut mettre d’argent dans la santé publique.  Or, si on n’injecte pas d’argent dans la santé publique hospitalière, elle est condamnée à mourir.
 
1 : le prénom a été modifié pour des raisons de confidentialité.
 

Portrait de Julien Moschetti

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