Le médecin de l'espace est une femme

Rhumatologue, puis cosmonaute, chercheuse, ministre… C’est dans son bureau de la Cité des sciences et de l’industrie, que Claudie Haigneré répond aux questions de What’s Up Doc, en revenant sur son parcours atypique, qui l’a menée extrêmement haut.

Vu de loin, un parcours touche-à-tout dont elle fait la synthèse autour d’un axe inattendu : le corps humain, et le mouvement.

 

WUD Claudie Haigneré, votre studieux parcours vous a valu le surnom de « Bac+19 ». Enfant, vous imaginiez un jour vous faire appeler ainsi ?

CH Pas du tout ! J’étais bonne élève, travailleuse, mais ce qui m’a amenée aux études et à la médecine, ce fut le sport.

 

WUD De quelle manière ?

CH Un décalage horaire. J’étais gymnaste, et quand j’ai voulu m’inscrire pour devenir prof de sport, on m’a dit « non ». Trop jeune, à cause de mes deux années d’avance. Alors la médecine, ce fut d’abord pour essayer de « comprendre » le corps humain, et sa mécanique. Après un an, j’ai décidé de continuer, ça me plaisait beaucoup !

 

WUD Des souvenirs marquants, qui ont structuré vos études ou votre exercice médical ?

CH En tant que praticien hospitalier, j’aimais l’hôpital pour les compétences qu’on y trouvait. Toquer à la porte des services voisins (radiologie, chirurgie…), bénéficier des avis éclairés des collègues… un préambule peut-être à ce qui m’attendait au Centre national d’études spatiales (CNES), où j’ai baigné dans la collaboration internationale et l’émulsion des savoirs.

 

WUD La Cité des étoiles, les cosmonautes russes, puis la politique… des milieux qui ont longtemps été les prés carrés des… hommes ! Le sexisme, y avez-vous été confrontée ?

CH En toute honnêteté, ça n’a jamais été un obstacle. On m’a, au contraire, toujours dit de foncer. J’ai répondu à cette annonce du CNES recrutant des astronautes, affichée dans le service. Après les sélections, si je ne me suis pas envolée parmi les premiers, c’est parce que j’étais une civile, et pas une militaire ! Rien à voir avec le fait d’être une femme…

 

WUD À la Cité des sciences, il y a une vitrine d’objets personnels d’astronautes partis avec eux en orbite, et on y trouve… votre poudrier à velcro ! Une façon de rester féminine au milieu des cosmonautes et du machisme ambiant ?

CH Complètement, mais on a surtout le droit, et le devoir, même à 400 km d’altitude, de prendre soin de soi et de le faire aussi pour le respect des autres, dans une convivialité rendue particulière par l’environnement confiné. Mais indépendamment de ça, être une femme apporte des atouts, simples et constructifs, à une mission spatiale, par la diversité des approches et des comportements.

 

WUD Et comment se passe l’exercice médical à 400 km au-dessus du plancher des vaches ?

CH Pour les missions en orbite terrestre, la présence d’un médecin n’est pas systématique puisqu’un Soyouz peut vous ramener en 5 heures. Donc pas de grosses urgences à gérer là-haut : on est surtout formé à extirper les corps étrangers intraoculaires, fréquents, et qui peuvent être dramatiques en apesanteur ! On dispose d’un matériel de premiers secours, de quoi suturer, faire une numération et un bilan de base… même si les rares biologies que j’ai faites là-haut étaient dans le cadre de recherches.

Mais des médecins, il y en aura systématiquement sur les missions martiennes, qui seront beaucoup plus longues et demandant davantage d’autonomie.

 

WUD Un de vos pires souvenirs là-haut ?

CH Monter de 200 à 400 km d’altitude pour s’amarrer à la station prenait avant 48 interminables heures… Deux jours dans un Soyouz, sans eau chaude… Vous savez ce que vous faisiez en arrivant là-haut ?

 

WUD… Une bonne toilette ?

CH Non. Un grand café !

 

WUD De retour de la Station spatiale internationale, vous prenez deux postes successifs au Gouvernement pendant la présidence Chirac, qui ne furent pas de tout repos. Quand J.-P. Raffarin vous demande de rejoindre son équipe, qu’est ce que vous lui répondez ?

CH Je réponds « oui », par conviction et par engagement. Mais toujours avec le désir d’être utile. J’ai donc demandé un ministère en particulier : celui de la Recherche. C’était logique, tout ce que je souhaitais défendre était là : recherche, science, éducation… et d’énormes défis à relever.

Mais j’ai vite appris qu’il y a dans ce milieu une différence entre le « vouloir », et le « pouvoir »…

 

WUD A posteriori, qu’auriez-vous dû ou pu demander ?

CH Des clefs d’activation que je n’avais pas. Après des heures à lutter contre des pannes en simulateur et à tourner dans une centrifugeuse, on sait ce que c’est de se préparer, physiquement et mentalement, à résoudre des problèmes impossibles en mission… Mais en politique, vous n’avez pas de simulateur.

À mon arrivée j’étais une ministre « technique » et de convictions. Sans entraînement, je n’avais ni tous les codes, ni tous les leviers, ni les bons réseaux pour agir au niveau où je le souhaitais. Par contre, j’ai énormément apprécié la qualité et l’engagement de mes collaborateurs et de la haute fonction publique.

 

WUD Et votre second mandat, aux Affaires européennes ?

CH Là aussi une aventure que j’ai acceptée par conviction. L’Europe est depuis longtemps pour moi une réalité et une chance « palpable ». Une structure comme l’Agence spatiale européenne (ESA) vous fait devenir Européen pratiquant ! Mais là encore, j’étais mieux préparée à l’espace qu’au monde politique. Quand on se considère comme une « Européenne de nationalité française », et qu’en 2005 on devient « la ministre du non » au référendum, vous pouvez imaginer l’énorme frustration… Mais continuer à mettre en avant les réalisations européennes réussies est un exercice de pédagogie à renforcer. La réussite de la mission Rosetta et de Philae sur la comète Tchouri en est un exemple émouvant.

 

WUD Avez-vous tiré un trait définitif sur la politique ?

CH Comme on l’entend au sens large oui. Mais je dirais que la Politique avec un grand « P », je la pratique aujourd’hui. Le Palais de la découverte et la Cité des sciences sont de formidables outils d’accessibilité au savoir, pour des publics de tous âges. Pour que les visiteurs puissent profiter du plaisir de la découverte, de la science… Alors dans un monde numérique qui croule sous l’information, l’immédiateté, le manque de sens et de références, donner des clefs de compréhension viables et véhiculer un savoir utile et inspirant, c’est un peu permettre aux gens de ne plus être de simples suiveurs de tendances, et les aider à participer à une démocratie éclairée… c’est ça, notre politique.

 

WUD Comment voyez-vous l’avenir de la recherche en France ?

CH Par une pratique moins segmentée : création, créativité et innovation viendront de neurones différents qui se « frotteront » les uns aux autres.

On s’enrichit énormément de la diversité culturelle et je l’ai probablement réalisé dans l’aventure spatiale. Nos grandes maisons de recherche doivent dialoguer autour de leurs cultures propres, pour s’en enrichir… au lieu de, parfois encore, s’y enfermer.

 

WUD Finalement, comment qualifier votre parcours ? En dents de scie, avec cet enchaînement de casquettes ou au contraire soigneusement « planifié » ?

CH Ni l’un ni l’autre. Probablement pas « linéaire », mais finalement en « mouvement » et harmonieux.

Quand je regarde en arrière il y a un fil conducteur simple qui se dégage, le corps humain et ses « mouvements ». J’ai fait médecine pour étudier le corps, je suis devenue rhumatologue pour appréhender ses souffrances, par le « mouvement douloureux ». Puis je suis venue à la médecine aéronautique et spatiale, qui teste le « mouvement libéré » en microgravité… Devenir astronaute a été également un moyen d’éprouver mon propre corps.

J’étais contente de tester mes propres limites, tout en faisant de la recherche… en mouvement !

 

WUD Pensez-vous encore possible, à notre époque, de faire une carrière comme la vôtre ?

CH Mais les jeunes qui arrivent feront encore mieux ! La dernière recrue de l’ESA, Samantha Cristoforetti, est pilote de chasse, chercheuse en aéronautique… Avec de la préparation et une envie de pousser les portes, d’autres jeunes iront même sans doute plus loin.

 

WUD Quels conseils donneriez-vous aux jeunes médecins ?

CH Simplement de s’attendre à faire un métier différent de celui qu’ils apprennent. Tout évolue !

Nos enfants feront des métiers qui n’existent pas, regardez le Big Data : qui savait ce que c’était il y a 2 ans ? Et je pense qu’il leur faudra une dose d’audace et de risque, des mots dont nous n’avons pas assez la culture !

 

WUD Vous pensez à l’omniprésence du principe de précaution ?

CH S’il est actif, il est utile ; mais quand il est passif… il est subi. Échecs et succès arrivent par le risque, avec lequel il faut renouer. Venez nous voir… c’est le thème de notre prochaine exposition !

 

CURRICULUM VITAE

 

13 mai 1957 • Naissance au Creusot (Saône-et-Loire)

1972 • Baccalauréat puis inscription en médecine

1981 • Doctorat en médecine

1980 • Praticien hospitalier en rhumatologie à l’Hôpital Cochin

1985 • Sélectionnée par le CNES parmi 1 000 candidats, en répondant à une annonce recrutant des astronautes

1986 • DEA en biomécanique articulaire et physionomie du mouvement

1990 • Responsable des programmes de physiologie et de médecine spatiale au Centre national d’études spatiales (CNES)

1992 • Doctorat en neurosciences

1996 • Soyouz TM-24 : 16 jours de mission spatiale dans la station Mir.

2001 • Soyouz TM-33, seconde mission spatiale sur l’ISS en tant qu’ingénieur de bord n° 1.

2002-2005 • ministre déléguée à la Recherche et aux Nouvelles Technologies puis ministre déléguée aux Affaires européennes

2009 • Présidente d’Universcience, regroupant la Cité des Sciences et de l’Industrie et le Palais de la découverte

 

DISTINCTIONS

• Grand officier de l’ordre national de la Légion d’honneur

• Chevalier de l’ordre national du Mérite

• Décorée de l’ordre russe de l’Amitié des peuples

• Membre de l’Académie des technologies, de l’Académie de l’air et de l’espace et de l’Académie des sports

 

LIVRES

Une Française dans l’espace, en collaboration avec Yolaine de la Bigne, Plon, 1996. Andromède / carnet de bord, PEMF, 2002

Plaidoyer pour réconcilier les sciences et la culture, Éd. le Pommier, 2010


Portrait de Henri Duboc
article du WUD 17

Vous aimerez aussi

Fille d’émigrés espagnols, première professeure de neurochirurgie, ancienne cheffe du service de neurochirurgie, hôpital Beaujon (AP-HP), le Pr Aimée...
Entretien avec Nicolas Bruno, psychiatre « Medical Advisor » pour les laboratoires Lundbeck.
PU-PH, chef de service de médecine interne à l’hôpital Cochin à Paris.

Le gros dossier

 

Le magazine What’s Up Doc est édité par l’agence Planète Med.