«Je veux faire sortir les danseurs de cette culture de la douleur»

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Sa « spécialité » de médecin du sport, qui n’existe pas vraiment aux ECN, Thomas Mamou l’a créée tout seul, au fil de nombreuses formations, tout comme son poste au pôle médical du Conservatoire National Supérieur de Danse depuis 3 ans, qu’il dirige. Rencontre avec un jeune médecin virevoltant.

«Je veux faire sortir les danseurs de cette culture de la douleur»

What’s up Doc : Comment vous êtes-vous retrouvé à soigner des danseurs au conservatoire ?

Dr Thomas Mamou : Je suis médecin généraliste, parce que la médecine du sport n’existe pas aux yeux de l’Ordre des médecins et de la Sécu. J’ai fait un DU de médecine du sport puis une capacité de biologie et physiologie de médecine du sport, puis à la fin de mon clinicat, j’ai commencé à travailler avec le PSG, et j’ai ouvert une consultation à la clinique du sport médico-chirurgicale Paris 5 en même temps, puis à l’institut corps et effort santé. Et c’est en 2019 que j’ai commencé au conservatoire de danse de Paris.

 

Pourquoi la médecine du sport, vous êtes sportif ?

T.M. : Je ne suis pas sportif de haut niveau, mais j’ai fait du sport toute ma vie, notamment en club : foot, tennis, basket, capoeira, donc oui ça me prenait beaucoup de temps. Et pour la musique, je fais piano, guitare et saxo. Donc je ne sais pas si j’étais fait pour ce métier, mais j’ai réussi à concilier ma vie professionnelle avec les deux choses que je faisais le plus quand j’étais ado, ce qui est plutôt pas mal.

 

Pour le conservatoire, vous travaillez sous quel statut ?

T. M. : Ce sont des vacations en libéral, comme un prestataire. J’y vais un jour par semaine. J’ai aussi une permanence médicale quotidienne s’il y a des blessés. Dans le pôle, il y a aussi deux kinés, une diététicienne et une infirmière qui est là à temps plein, car on a beaucoup d’élèves mineurs ou internes, qu’il faut donc gérer au quotidien.

 

Quelle est votre mission pour le conservatoire ?

T. M. : Il y a un aspect purement médical, traumatologique, c’est-à-dire la gestion de la blessure : du moment où le danseur se blesse jusqu’à son retour à l’activité physique. On doit aussi remettre la danse à sa juste valeur au niveau sportif. Faire comprendre aux danseurs, qu’ils sont des sportifs de haut niveau, et qu’ils sont soumis aux mêmes règles que les autres sportifs car leur corps subit beaucoup de contraintes mécaniques et peut souffrir. Donc il y a tout un travail de prévention, de préparation physique générale, et s’assurer qu’il n’y a pas de contre-indication à faire du sport plus de 20 heures par semaine. Et ce n’est pas une mince affaire, car les danseurs se considèrent artistes plus que sportifs. Donc au conservatoire, nous parlons d’athlètes, c’est un terme qu’ils préfèrent.
Il y a donc un travail de bilan à mettre en place : examen clinique classique ostéo articulaire, mais aussi examen cardio pulmonaire, comme le recommandent les cardiologues du sport pour les sportifs de haut niveau : des électro, des tests d’effort, des échos cœur. Mais aussi des prises de sang annuelles, pour vérifier qu’il n’y a pas de carence sur cette population qui est très à risque sur les troubles du comportement alimentaire. Des bilans radio aussi, pour chercher les scolioses car on a 50% de scoliose au sein de la population de danseurs du conservatoire. Ce qui est énorme. Il y a aussi tout le travail de fonds, développer ce pôle médical, être au plus proche de nos danseurs, les accompagner du mieux possible jusqu’à la performance la plus haute qui soit.

 

On dit les danseurs habitués à la souffrance, c’est vrai ?

T. M. : Il y a clairement une culture de la douleur dans la danse, c’est indiscutable. Leurs profs leur disent qu’il faut avoir mal pour danser, que ça fait partie de l’apprentissage. Et nous depuis 3 ans on travaille sur ça, sur l’importance de consulter dès qu’il y a des douleurs. Parce que ce n’est pas parce qu’on a mal qu’il faut qu’on s’arrête. Il faut qu’on sache juste quelle est l’origine de la douleur, pourquoi on a mal et mettre en place les soins en parallèle quand c’est possible, tout en poursuivant la danse, pour accompagner la récupération. Il faut quantifier la douleur, parce qu’on a des patients qui ont des fractures de fatigue depuis 6 mois et dansent dessus. Ça ce n’est pas normal. Quand on a commencé, il y a 3 ans, les danseurs arrivaient avec des douleurs depuis 6 mois, un an, depuis toujours…

 

Du coup, leur peur c’est d’être arrêtés avant un spectacle ?

T. M. : Parfois on interdit des danseurs sur un spectacle, c’est vrai. Mais certains danseurs blessés sont autorisés à danser, car la blessure peut être contrôlée.  On peut gérer une entorse avec un strap, bien chauffer jusqu’au spectacle, puis on arrête le danseur après la représentation, on le met en off pour pouvoir faire les soins comme il faut. Mais ça c’est très régulier en médecine du sport

 

Et êtes-vous confronté à beaucoup d’automédication de la part des danseurs ?

T. M. : Sur la prise de médicament je n’ai pas rencontré ce problème. Ils sont plutôt anti-médicament. Mais ils sont très cataplasmes d’argile, ostéo et compagnie, même en première intention. La blessure traumatique aigüe doit être diagnostiquée par un médecin. L’objectif c’est de gérer l’urgence. Ensuite on peut réfléchir, quelles sont les échéances, quels sont les délais et comment accompagner…

 

Vous connaissez les deux mondes, les danseurs, le PSG, qui sont les plus douillets ?

T. M. : Je pense que tout le monde a son idée. Si d’un côté on est dans la culture de la douleur et de l’autre non, je vous laisse répondre…

Pour vous, la médecin du sport, aurait sa place aux ECN ?

T. M. : La médecine du sport, à mon sens, est une vraie spécialité. Et elle n’est pas enseignée pendant le parcours. Mon boulot je ne l’ai pas appris pendant mes études, ça c’est sûr. Les généralistes le disent ils ne sont pas formés en traumatologie du sport. A la différence d’un profil comme moi qui ne fais que de la médecine du sport, qui passe mes journées à regarder des muscles, des tendons, des ligaments, des articulations, j’ai une expertise plus pertinente. On part du principe que la traumato ce sont les orthopédistes dans le parcours des ECN. Sauf qu’en pratique moi j’ai 90% de ma consultation qui est non chirurgicale. Ce sont des patients qui ont des douleurs musculo-tendineuses, avec des examens qui reviennent normaux. Personne n’est formé, ni les généralistes, ni les chirurgiens, c’est là que le médecin du sport intervient. J’ai un parcours un peu particulier : médecin du sport, ostéopathe, j’ai suivi des formations en échographie ostéoarticulaire, en méso, en posturologie dynamique, en biomécanique. Je suis allé chercher beaucoup de choses sur l’ostéo articulaire. Je me suis créé mon cursus car j’estimais que je n’étais pas assez compétent dans mon domaine, et je n’étais pas bien formé à ce que je fais aujourd’hui.

 

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