Guyane : calme plat avant la tempête Covid-19 ?

En Guyane, on enregistre toujours très peu de cas positifs au Covid-19. L'infectiologue Loïc Epelboin nous a fait parvenir une chronique sur la préparation de ce territoire d'Outre-mer à une possible épidémie massive. 

La Guyane, territoire ultramarin recouvert à 95% de forêt amazonienne, rapporte pour l’instant, après un mois de présence du fléau, un nombre plutôt restreint de cas d’infection par le SARS-Cov2, infection également appelée COVID19, pour Coronavirus Disease 2019. En effet, le 8 avril 2020, l’ARS Guyane dénombrait 83 cas, parmi lesquels 43 étiquetés comme guéris. Ces résultats, publiés quotidiennement, suscitent chaque jour des réactions contrastées, dont certaines tournent parfois au complotisme, en particulier quand apparaissent avec la légende « en cours d’investigation ».  Cela méritait peut-être de revenir un instant sur la nature de ces résultats.

4 mars

Les premiers cas rapportés « an Lagwiyann » remonte au 4 mars 2020, diagnostiqués chez des personnes revenant d’une immense cérémonie religieuse évangéliste à Mulhouse, au cours de laquelle plus de 1000 personnes auraient été infectées, avant de se disperser partout dans le monde.  Par la suite, et ce jusqu’à aujourd’hui, la grande majorité des cas identifiés en Guyane ont été majoritairement des cas importés, surtout de métropole, mais aussi quelques cas des Antilles, parmi lesquels plusieurs personnes infectées sur des bateaux de croisière. Ont également été identifiés quelques cas secondaires, infectés par contact avec les cas cités précédemment, notamment les religieux ou des croisiéristes.
Début avril 2020 on a commencé à identifier quelques cas secondaires, à savoir des personnes qui avaient été en contact avec des gens venus de zones à risque, pas forcément très symptomatiques, non diagnostiqués covid. Certains ont posé des problèmes de classement au début, car ils ne disaient pas toujours tout sur les contacts qu'ils avaient eu dans les 14 jours précédant l'apparition de leurs symptômes, mais on a la plupart du temps trouvé un lien cohérent avec un contact venu d'une zone dite à risque.
 

2 cas en cours d'investigation

Il y a quelques jours, 2 cas ont été rapportés sur le bulletin de l’ARS comme « en cours d'investigation », ce qui a animé les esprits. Pourtant, l'un des cas était hospitalisé en réanimation, et il est aisé de comprendre qu'une personne âgée dyspnéique avec un masque à oxygène sur le visage n’est pas dans les meilleures conditions pour aider à identifier les contacts potentiels qui seraient revenus (ou pas) de métropole, dans les jours précédents. Le second cas était un soignant dont la source potentielle de contamination n'était pas unique, et qui était donc "en cours d'investigation". Les sources ont finalement été identifiées peu de temps après.
Il faut néanmoins trouver la juste mesure quand sont données des informations concernant les patients testés positifs pour le covid, car plusieurs d’entre eux, sur lesquels trop de détails ont été donnés dans la presse, ont pu facilement être identifiés, et ont parfois eu à subir des réactions désagréables de leurs collègues, quand il s’agissait de soignants, voire de menaces de morts, chez d’autres.
Des interrogations ont aussi jailli concernant le terme de « personnes guéries ». On considère un patient atteint du covid comme guéri, quand la symptomatologie fébrile, ORL et respiratoire a disparu et que la PCR, la recherche de génome du virus, sur écouvillon naso-pharyngée est devenue très faible et non contagieuse ou s’est négativée à J14. On recommande quand même à ces personnes de rester en isolement jusqu’au 21ème jour après le début des symptômes.
 

Dépistage

Concernant le dépistage en Guyane, une saisine a été émise par l'ARS fin mars 2020 à laquelle un consortium de professionnels (biologistes de l'Institut Pasteur de Cayenne et du Centre hospitalier de Cayenne, infectiologues, smuristes, épidémiologistes, du CHC, de l'ARS et de Santé Publique France), a répondu en proposant un élargissement très important des indications au dépistage. En conséquence, depuis début avril, une grande majorité des demandes d'écouvillonnage, qui doivent continuer à passer par le 15 puis être évaluées par les infectiologues, sont acceptées. Les seules qui ont été mises en suspens sont celle provenant de personnes complètement asymptomatiques ou avec des symptômes de type toux remontant à plus de quatre semaines ou bien encore des personnes avec des symptômes mineurs mais étant correctement restées confinées les 15 jours précédents. On a ainsi dépisté un très grand nombre de soignants, de policiers, de surveillants de prison, de livreurs de nourriture, de caissiers, d’agents de sécurité, d’enseignants, etc, tous exposés régulièrement à du public de par leur travail.
 
Avec une cinquantaine de dépistages réalisés quotidiennement à Cayenne, Kourou, Saint Laurent et Maripasoula, on continue à avoir un taux de positivité assez faibles, avec entre 1 et 7 cas positifs par jour.  A noter que plusieurs des cas positifs identifiés récemment correspondent à des cas groupés familiaux, dits clusters. Ainsi le nombre de nouveaux cas en Guyane reste relativement stable, et l’ascension vers le fameux pic dont parlent les journaux et que beaucoup de pays connaissent depuis plusieurs semaines n’a pas commencé ici.
 
Depuis une semaine environ, ont même commencé, avec l'aide de Médecins du Monde et de la Croix-Rouge française, des dépistages dans certains quartiers défavorisés. À ce propos, les équipes sur place font remonter leur grande inquiétude pour ces populations pour qui le confinement est difficile à mettre en œuvre, du fait d’habitats exigus, parfois insalubres sans eau ni électricité, et pour  lesquels le confinement risque d'avoir, s'il se prolonge, des conséquences dramatiques sur leurs moyens de survie ainsi que sur le suivi de leur pathologie chronique. 
 
Les dépistages sont ainsi de plus en plus larges en population générale, notamment depuis le passage au stade 2, et aucun lièvre n’a pour l’instant été débusqué. Il ne semble pas qu’il y ait à ce jour, d’épidémie cachée que l’absence de dépistage en population générale des premières semaines aurait occulté.
 
Il y a quelques patients covid+ régulièrement hospitalisés à l’hôpital de Cayenne, avec de rares hospitalisations en réanimation, dont aucune n’a nécessité d’intubation et ventilation mécanique. Les traitements antiviraux utilisés en métropole, lopinavir, hydroxychcoloroquine, azythromycine, et corticoïdes, sont utilisés quand cela est nécessaire chez les patients présentant une atteinte pulmonaire sévère, entrainant des besoins importants en oxygène et des lésions parfois étendues au scanner.
 

Deux scénarios

Pour finir, même si certains d'entre nous, ont osé rêver que l'hygrométrie et la température élevées de la Guyane permettraient de limiter la propagation du coronavirus, l’épidémie risque néanmoins d’arriver assez vite. Il existe deux scénarios possibles. Le premier scénario est celui d’un aplatissement de la fameuse courbe épidémique, lié au confinement mis en place très tôt en Guyane en stade 1, alors que la France était déjà au stade 3, associé à la fermeture des frontières terrestres et à la diminution du nombre de voyageurs en provenance de la métropole. Dans ce cas, si le nombre de cas n’explosait pas, l’avantage serait la non saturation du système de santé guyanais, et la possibilité de soigner correctement tout le monde, mais la contrepartie serait un confinement plus prolongé que celui de la métropole. Le second scénario possible est celui de l’arrivée imminente de la fameuse vague qu’ont pris dans la tête de nombreuses régions de France, grand Est, région parisienne, etc, avec la survenue massive, de cas graves et de décès, peut-être en pagaille qui pourraient alors dépasser les capacités d’accueil des hôpitaux guyanais. L’avenir nous le dira.
 
Pour finir, à la veille du week-end pascal, alors que les Guyanais seront tentés de se rassembler, soit pour des cérémonies religieuses, soit pour déguster la plus célèbre des recettes de Guyane, le bouillon d’awara, il est bon de rappeler que le meilleur moyen de ne pas voir le coronavirus faire des dégâts dans notre beau peyi est  de rester confiner, en attendant des jours meilleurs, le nom respect de l’isolement risquerait de provoquer une flambée de l’épidémie.
Alors, Lagwiyann kouté mo : tchembe raid, pa moli !
 
 

Portrait de Loïc Epelboin

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