Dr Jane Muret, la dame de "vert" qui place l'écologie au bloc

Le Dr Jane Muret est praticienne hospitalière à l’Institut Curie. Elle fait partie du groupe développement durable au bloc de Gustave Roussy en 2013 et, depuis 2016, est présidente et fondatrice du groupe développement durable de la Société Française d’Anesthésie-Réanimation (SFAR). Elle a bien voulu répondre aux questions de WUD sur la place de l’écologie dans nos blocs et au-delà.

WUD —Quel est le rôle du groupe GREEN SFAR ?

 
Dr Jane Muret —Le groupe développement de la SFAR est né en 2016 de la volonté de promouvoir et développer l’éco responsabilité au cœur du bloc opératoire. Ses missions sont diverses. Nous tentons chaque année de proposer des solutions concrètes aux professionnels de santé pour favoriser une démarche écoresponsable dans leur pratique quotidienne. L’un de nos souhaits est aussi de devenir un interlocuteur privilégié des organismes publics et des producteurs de consommables utilisés au bloc opératoire.
 

WUD —Quel est son mode de fonctionnement ?

 
Dr J. M. Il s’agit d’une organisation pluridisciplinaire, représentative des différents types d’exercice, qu’ils soient privés ou publics. Le groupe est composé de 12 personnes, à la fois d’anesthésistes-réanimateurs, mais aussi d’Infirmiers anesthésistes. Nous ne sommes pas fermés à notre profession puisqu’il y a aussi des experts venant du monde de la chirurgie (chirurgiens, ibode), ainsi que de la pharmacie ou encore de l’hygiène.
 

WUD —Pourquoi les anesth-réa seraient plus concernés par ces problématiques que les autres spécialités ?

 
Le bloc opératoire est au cœur de l’Hôpital. C’est un gros poste pour les achats, pour les personnels, pour la qualité de vie au travail et pour les déchets. Ceci explique sans doute que, au sein des établissements de santé, les démarches d’écoconceptions soient le plus souvent initiées au bloc opératoire. La ministre de la Santé Madame Buzyn a d’ailleurs préfacé en 2017, notre guide développement durable au bloc opératoire[1], mettant ainsi en avant nos engagements en matière d’environnement et la place que le bloc opératoire y tient.
 

WUD —Est-ce une spécificité française au sein de la communauté d’anesth-réa en Europe et dans le monde ?

 
Dr J. M. Plusieurs pays ont initié des démarches similaires, dont certains, bien avant nous, comme l’Australie, la Grande-Bretagne, Allemagne et maintenant la Finlande. Sans oublier les États-Unis qui, dès 2012, avaient une session dédiée au développement durable à l’ASA (American Society of Anaesthesiology) et ont publié un numéro spécial dans le magazine Anesthesia Analgesia.
 
En revanche, la spécificité française est de vouloir diffuser cette culture et de l’avoir apportée à l’European Society of Anesthesiology (ESA). La création de la task force européenne a d’ailleurs été à notre initiative : elle est en train de travailler, sous la direction du Pr Pierre Albaladejo, à l’écriture d’un tool kit développement durable à l’échelle européenne. En France nous avons aussi intégré les aspects sociétaux du développement durable à notre démarche. L’objectif étant de montrer que faire de l’hypnose, du « patient debout », de la musicothérapie ou de la réalité virtuelle, sans oublier le règlement des conflits au travail et les questions de qualité de vie pour les personnels du bloc, c’était aussi faire du développement durable.
 

WUD. Comment êtes-vous reçu de la part de la profession ?

 
Dr J. M. Nous avons depuis 2016 un soutien total de la SFAR. Nous avons de plus en plus de demandes des autres sociétés savantes qui commencent à s’intéresser aussi à ces questions (Société Française d’OPH, pédiatres, chirurgiens digestifs, pharmaciens, etc.).
 Au sein des anesth-réa, c’est un sujet qui est très bien reçu, car il concerne tout le monde et est de plus en plus prégnant dans la vie de tous les jours. C’est aussi un sujet qui n’est pas polémique contrairement à d’autres. Ils sont même fédérateurs puisqu’impliquant tous les métiers du bloc opératoire. Je dois dire qu’au début, quand je faisais des topos sur la question, dans les années 2013, je devais reprendre tout l’historique du dérèglement climatique lié au réchauffement et à l’accumulation de gaz à effets de serre. À présent ce n’est plus la peine. Tout le monde est au courant.
 

WUD. Quels projets avez-vous vous-même menés ?

 
Dr J. M. Nous avons introduit une charte Green pour le congrès SFAR depuis 2017 où nous incitons l’organisation et les exposants à avoir des pratiques plus durables, comme l’utilisation de sacoches en tissu bio recyclable, de gobelets, de faire du tri sélectif. Nous sommes aussi présents aux autres grands congrès d’anesthésie (MAPAR, JEPU), participons à la formation des Iade/Ibode, au diplôme universitaire « Management en Développement Durable en santé ».
Pour les plus jeunes, nous avons créé un module développement pour les phases socles du DES d’anesthésie et nous collaborons sur ces thématiques avec le groupe jeune de la SFAR avec podcast, concours commun, intervention lors de leurs formations.
 

WUD. Y a-t-il des réalisations dont vous êtes fier ?

 
Dr J. M. Le meilleur tri des déchets, même si sur le plan réglementaire on a encore du travail. La sensibilisation aux effets polluants des gaz anesthésiques et la réduction des débits de gaz frais. La suppression du protoxyde d’azote de la plupart des blocs. L’exemple phare, dont nous ne sommes pas à l’initiative, mais que nous avons assisté dans ses projets, est celui des petits doudous de Rennes qui a essaimé dans plus de 60 blocs en France. L’association recycle les matériaux en métal à usage unique des blocs opératoires, ce qui permet de financer l’achat des doudous et autres cadeaux pour les enfants opérés.
 

On réfléchit pour l’an prochain à devenir un peu plus coercitifs

WUD. Qu'en est-il des instances dirigeantes ?

 
Dr J. M. On a plusieurs difficultés à surmonter lors de la mise en place de ces projets, car il faut respecter à la fois le Code de la Santé publique, le code de l’environnement, le Code du travail et même dans certains cas le code des Collectivités territoriales et tous ces codes ne disent pas la même chose. Ceci est surtout vrai pour la gestion des déchets d’activités de soins. On est donc en cours de discussions avec le Ministère de la Santé et la SF2H (Société Française d’Hygiène Hospitalière), mais c’est très compliqué et on ne voit pas un intérêt majeur pour ces questions chez nos interlocuteurs. A contrario, dans certains pays comme en Grande-Bretagne, leur ministère a pris le sujet à bras le corps et un objectif de diminution d’émissions de carbone a été défini par anesthésiste.
 

WUD. Quels sont les principaux facteurs limitants les projets de développement durable ?

 
Dr J. M. La réglementation, la volonté, le temps, l’énergie qu’il faut dépenser. En revanche, il n’y a pas de climat-sceptisme et la perception des enjeux est de plus en plus forte au sein de notre profession.
 

On prévoit de mettre en place un projet de formation au sein de la SFAR

WUD. Reste-t-il encore beaucoup de chemin à parcourir ?

 
Dr J. M. Oui et non, la prise de conscience est là. Il faut maintenant changer nos habitudes et cela prend du temps. Il faut aussi qu’on accepte de sacrifier un peu de notre confort personnel pour la collectivité. Pour l’année qui vient, on prévoit de mettre en place un projet de formation au sein de la SFAR, comme la création de fiches pratiques téléchargeable en ligne pour permettre à qui le souhaite de se familiariser avec les enjeux du développement durable au bloc opératoire et de bénéficier des outils pour développer des projets sur son lieu de travail.
 

WUD. Quel serait pour vous le bloc idéal ?

 
Dr J. M. Un bloc avec un maximum de matériel réutilisable, l’abandon des dispositifs à usage unique en plastique bourrés de phtalates et de perturbateurs endocriniens quand c’est possible. Du circuit « super fermé » pour les gaz d’anesthésie. Et beaucoup de projets d’amélioration de notre vie dans ces blocs froids, bruyants, stressants…
 
WUD. Un mot sur le congrès de la SFAR à venir ?
 
Dr J. M. Cette année encore nous aurons notre symposium, mais aussi un débat pour ou contre les halogénés dans la session IADE et quelques posters et communications libres. Nous aurons par ailleurs une session sur la thématique des achats durables. En fin de congrès, il y aura la remise des prix pour le concours organisé avec la SFAR jeune, qui récompensera la meilleure idée de projet de développement durable en anesthésie ou en réanimation. En ce qui concerne l’organisation, une charte SFAR Green existe déjà depuis 3 ans afin de rendre le congrès plus durable. Elle a pour but d’inciter aussi les exposants à verdir leurs stands avec certains exposants qui jouent vraiment le jeu et qui se voient attribuer un logo « green ». Tout n’est pas parfait et on réfléchit pour l’an prochain à devenir un peu plus coercitifs.

 
[1] https ://www./c2ds.eu/les-guides-incontournables/pratiques-vertueuses/)
Portrait de Idris Amrouche

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