1968 : Quand on passait l’internat à l’oral

Le Pr André Grimaldi raconte

Le Pr André Grimaldi, ancien patron de la diabétologie à la Salpêtrière, évoque pour What’s up Doc ses études de médecine. On ne peut pas dire que c’était mieux avant.

 

What’s up Doc. A quoi ressemblait le concours de l’internat, avant ?

André Grimaldi. J’ai passé l’internat des hôpitaux de Paris en février 1968. C’était encore le monde des mandarins : étaient d’abord reçus les fils de mandarins, puis ceux qui avaient un patron au jury. Protester contre cela aurait signifié se faire bannir par les maîtres, mais aussi par les collègues. Au fond, c’était un véritable rite initiatique. D’où l’attachement de ceux qui l’ont passé.

WUD. Comment se déroulaient les épreuves ?

AG. On pouvait concourir dans trois régions, et si on était collé on pouvait se présenter jusqu’à quatre fois. En 1968, pour la dernière fois, il y eut un oral : deux questions de cinq minutes précises chacune, dans un grand amphi de Necker, devant un jury de patrons qui manifestaient leur indifférence ou leur mépris.

WUD. Quel genre de questions posait ce jury ?

AG. Cela pouvait être « infarctus du myocarde », ou « douleur de l’infarctus du myocarde », « fièvre typhoïde » ou « deuxième septénaire de la fièvre typhoïde. » Il s’agissait d’un numéro d’artiste, d’une gymnastique de communication qui fait que la plupart des internes des hôpitaux étaient alors habitués à s’exprimer de façon synthétique et claire, à gérer le stress… Mais cela n’avait rien à voir avec l’esprit critique, la compétence, la relation au malade ou le raisonnement médical. On était transformés en singes savants.

WUD. On évoque aussi souvent la connivence entre le jury et les étudiants…

AG. Bien sûr. Chaque région, avec ses propres mandarins locaux, faisait en sorte que ses questions favorisent les gens du cru. Mais surtout, dès qu’on était externe, on était dans une école. Il fallait laisser une bonne image de soi. Ainsi, vos patrons, voyant la liste des membres de votre jury, pouvaient dire « je connais untel et untel, je lui envoie un mot ». Cela se jouait au nombre de mots de soutien que vous aviez.

WUD. Comment se passaient les délibérations du jury ?

AG. Le président de mon jury, que j’ai eu ensuite comme patron, m’expliquait que quand il avait un élève soutenu par un autre patron, il le descendait systématiquement. À la fin, il faisait semblant de céder, en échange de quoi il demandait la nomination d’un autre de ses élèves. Ainsi, me disait-il, « j’avais deux fois plus d’élèves nommés que les autres membres du jury »…

WUD. Au-delà du concours, comment se déroulait la vie étudiante ?

AG. Aujourd’hui, les jeunes médecins ne se rendent pas compte, mais on était à l’armée. On ne pouvait pas parler à un chef de clinique quand on était externe. Je me rappelle d’un chef de clinique de chirurgie qui m’avait dit : « Désormais, Monsieur l’externe, quand vous voudrez m’adresser la parole, vous passerez par l’intermédiaire de votre interne. » Le gars avait 32 ans. Il faut savoir qu’avant 1968, un mandarin de Cochin avait envoyé un chef de clinique au piquet… et le chef de clinique y était allé !

WUD. Avez-vous tout de même des souvenirs positifs de cette époque ?

AG. Comme interne puis comme chef de clinique, j’ai connu une grande liberté. Ce serait infaisable aujourd’hui. À l’époque, on ne choisissait sa spécialité qu’en dernière année d’internat. Aujourd’hui, je constate que certains internes de diabétologie ne sont pas spécialistes du diabète, mais de la glycémie. S’il y a une microalbuminurie, ils appellent le néphrologue. Notre culture médicale était plus large mais aussi moins profonde. Nous étions tous plus ou moins internistes.

Source: 

Propos recueillis par Adrien Renaud

Portrait de La rédaction

Vous aimerez aussi

#MeToo : Médecine, sexe et harcèlement
RDV mardi 15 avril 17h au Palais des Congrès de Paris...
Rein de rein, je ne regrette rein

Le gros dossier

 

Le magazine What’s Up Doc est édité par l’agence Planète Med.