15,7% des étudiants en médecine sont harcelés sexuellement

   
 

15,7% des étudiants en médecine et jeunes médecins (19.8 % chez les femmes et 5.2% chez les hommes) ont subi un harcèlement sexuel dans le cadre professionnel, selon un article publié récemment dans le Journal of Affective Disorders. Ces résultats sont issus d'une enquête épidémiologique observationnelle transversale nationale baptisée MESSAIEN (Medical Students Suffering from their Professional Environnement) (1), initiée par l'Assistance publique-Hôpitaux de Marseille (AP-HM) et l'université d'Aix-Marseille. Nous avons interrogé Audrey Duba, interne en psychiatrie à l'AP-HM, co-auteure de cette enquête (2) dans le cadre de sa thèse qu’elle a soutenu le 27 mai dernier.

What’s up Doc. Dans votre article sur les violences à caractère sexuel, vous mentionnez une étude française récente publiée en 2015 incluant 1472 étudiants en médecine, dont 48,7% reportaient avoir été exposés à des commentaires sexistes et 3,8% à du harcèlement sexuel. Mais vous précisez que le harcèlement sexuel n’était pas défini d’un point de vue légal dans cette étude, ce qui a pu sous-estimer le report.

Audrey Duba. Tout à fait. À la différence d’autres thèses ou travaux sur le sujet, nous avons donné au début de notre questionnaire une définition légale du harcèlement sexuel. Puis, on a demandé aux étudiants s’ils considéraient avoir été harcelés sexuellement ou pas. Nous sommes partis d’une définition légale pour que les réponses soient les objectives possibles, car le harcèlement sexuel, c’est quelque chose de très subjectif. Certains vont penser qu’ils ont été harcelés, d‘autres non. Notre enquête est une photographie de ce qui se passe en France, car il n’y avait aucune étude sur ce sujet précis jusqu’à présent. L’idée, c’était de faire sortir des chiffres pour pouvoir ensuite mener des actions, et de provoquer une prise de conscience pour que les comportements changent.

90 % des victimes sont des femmes

WUD. Quels résultats de votre étude méritent selon vous une attention particulière ?

A.D. 15,7% des étudiants en médecine sont harcelés sexuellement. Si vous prenez les chiffres de toutes les femmes, 19.8 % d’entre elles ont été harcelées, contre 5.2% chez les hommes. Mais, si vous prenez uniquement les chiffres des personnes harcelées, vous rendez-vous que 90 % d’entre elles sont des femmes. On retrouve à peu près la même proportion dans la littérature française et internationale. Par ailleurs, les spécialités où l’on retrouve le plus de harcèlement sexuel sont les spécialités chirurgicales et l’anesthésie-réanimation.

Nous avons aussi essayé de différencier harcèlement sexuel et violences à caractère sexuel. Le harcèlement sexuel a un côté très répétitif, avec un objectif d’humiliation, ce qui n’est pas forcément le cas des violences à caractère sexuel (il suffit d’une fois). On s’est rendu qu’il y a avait énormément de violences sexistes au quotidien. Les plus fréquemment reportées sont les insinuations sexuelles (39,7%), les surnoms sexistes (36,1%) et les sifflements ou regards inadaptés (20,6%), avec une prévalence nettement supérieure chez les femmes. Ces résultats sont tirés d’un autre article que nous avons publié dans la revue de L’Encéphale par les mêmes auteurs

WUD. Comment expliquez-vous que ces spécialités soient plus touchées que les autres ?

A.D. J’émettrais les hypothèses suivantes. Tout d’abord, le temps de travail est particulièrement important dans ces spécialités. Il y a aussi une plus forte proportion d’hommes et les services ont tendance à être plus machistes dans ces spécialités.

WUD. Est-ce que le fait de subir un harcèlement sexuel augmente le risque de dépression et d’anxiété ?

A.D. Oui. Par exemple, dans ma spécialité, la psychiatrie, les violences sexuelles ont entraîné une augmentation significative des troubles psychiques chez des étudiants. On a évalué l’anxiété et la dépression avec des échelles graduées que les gens remplissaient. C’était une échelle validée scientifiquement : la HAD. Les résultats étaient les suivants : une augmentation de la dépression et de l’anxiété, une augmentation de la consommation des anxiolytiques, mais aussi un besoin de suivi psychologique.

La pression augmente le risque de comportements déplacés

WUD. Le taux de harcèlement sexuel rapporté par les jeunes femmes médecins est similaire à celui de la population générale féminine française en 2014 (20% selon une étude Ifop). On aurait pourtant pu imaginer que ce genre de comportements serait moins fréquent dans le secteur de la santé....

A.D. Ce n’est pourtant pas le cas. Sans doute en partie parce que les études sont particulièrement difficiles. De plus, les étudiants et les seniors subissent une énorme pression, ce qui augmente le risque de comportements déplacés. Environ 15 % des jeunes médecins sont victimes de harcèlement sexuel, ce qui est déjà assez énorme. Mais les résultats de notre enquête montrent des chiffres bien plus importants encore concernant le harcèlement moral (40% des étudiants en médecine et des jeunes médecins français ont déclaré avoir été exposés au moins une fois à un harcèlement moral sur leur lieu de travail, NDLR). Cela ne m’étonne pas car nos conditions de travail sont tellement difficiles, la pression tellement importante, notamment sur les supérieurs hiérarchiques, qu’ils ont tendance à la reporter ensuite sur les étudiants.

WUD. Selon votre enquête, moins de 15% des victimes de harcèlement sexuel ont rapporté des violences à un senior, une association, une faculté ou une direction. Vous expliquez que ce report est fait majoritairement auprès des externes (68,2%) et des internes (49,8%), ce qui peut expliquer la persistance des actes.

A.D. Oui. Globalement, les auteurs des violences sexuelles sont des chefs. Donc, les victimes vont trop peu voir les chefs car elles ont trop peur des conséquences, que cela soit durant la période de stage ou pour la carrière pour la suite. Elles préfèrent raconter ce qui s’est passé à l’externe ou à l’interne.

Les violences peuvent se faire sur le ton de la moquerie

WUD. Selon une enquête de deux doctorantes en médecine (lire ici notre interview), il y aurait aussi une accoutumance aux violences et une banalisation des violences.

A.D. Tout à fait. On retrouve aussi régulièrement dans les études de médecine le système suivant : « évite de faire des vagues si tu veux tel ou tel poste ». Beaucoup d’étudiants subissent ce genre de pressions. Dans certaines spécialités, certaines personnes qui voulaient un poste en particulier ont déjà reçu des menaces directes de type « si tu parles ou si tu ne fais pas ce que je te demande de faire, tu n’auras pas ton poste ». Les chefs se permettent de faire ce genre de choses et les internes font derrière des heures pas possibles, ne prennent pas leur repos de garde, etc. Les violences sexuelles peuvent aussi se faire sur le ton de la moquerie. Certains disent qu’il s’agit juste de petites blagues, mais cela atteint particulièrement certains étudiants. Quant aux chefs, notamment ceux de l’ancienne génération, ils sont assez portés sur l’humour carabin. Ils ne se rendent pas toujours compte que cet humour peut « atteindre » et que cela peut-être perçu comme une violence sexuelle. D’où l’importance de faire des actions de sensibilisation.
 
1 : enquête par questionnaire anonyme en ligne diffusée aux étudiants et jeunes médecins des 37 facultés de médecine françaises, entre le 1er avril et le 31 juin 2019. La population étudiée concernait les externes, les internes et les assistants/chefsdeclinique (CCA) thésés depuis moins de deux ans.
2 : autres auteurs de l’enquête : M.Messiaen, C.Boulangeat, M.Boucekine, A.Bourbon, M.Viprey, P.Auquier, C.Lançon, L.Boyer, G. Fond.
 
 

Portrait de Julien Moschetti

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