Un feu mal étreint

Critique de "L'étreinte", film de Ludovic Bergery (sortie le 19 mai 2021)

Margaux repart à zéro. Son mari, qu'elle a épousé quand elle avait vingt ans, vient de mourir. Se réfugiant vers ce qu'elle avait laissé en suspens par le passé, elle se rend peu à peu compte de la nécessité de se projeter vers l'avenir. Au contact d'un groupe de jeunes étudiants, elle va réapprendre la curiosité du désir et la difficulté de le partager à l'autre. Avec ce rôle, Emmanuelle Béart réalise un come-back émouvant et convaincant, une inteprétation mêlant comme rarement simplicité et intensité. 

On en a vus, des films sur le deuil. Deuils compliqués, impossibles, pathologiques. Blocages sur des fantômes ou bien changements radicaux. Le film de Ludovic Bergery navigue constamment entre passé et avenir, correspondant aux canons de cette thématique cinématographique tout en semblant faire constamment un pas de côté. Avant tout parce qu'il ne sera presque pas question du mort, dont la figure est à peine montrée, photographie échappée d'un carton de déménagement où elle retournera aussitôt. L'un des personnages du film dira à plusieurs reprises que les morts prennent trop de place, mais celle-ci nous reste inaccessible, à nous spectateurs. Bergery, dont c'est le premier film, semble être un cinéaste de l'épure et se méfier du récit - le scénario est très elliptique et repose sur des instantanés. Sa seule façon de montrer les morts, c'est en filmant les traces qu'ils ont, peut-être, laissées sur ceux qui restent.

Celle qui reste, dans ce film, c'est Margaux. Interprétée par celle qui revient, Emmanuelle Béart, actrice à la filmographie exemplaire et au talent trop souvent sous-estimé. Il est d'autant plus aisé d'identifier ces fameuses traces sur son visage et dans son jeu, celles du temps écoulé depuis la dernière fois qu'on l'avait admirée à l'écran. A la fois elle-même et une autre, à l'image probablement de Margaux, et plus globalement de toute personne qui perd une part de soi, dans la rupture ou dans le deuil. En résulte un jeu à l'apparente simplicité, où la spontanéité un peu gauche qu'elle prête à son personnage semble constamment laisser cohabiter une part d'absence, en tout cas de recul. Ce choix d'actrice, comme une mise en abîme d'un possible nouveau départ, est une vraie bonne idée de la part de Bergery. Elle est à la fois le ciment de son film mais aussi son originalité qui lui permet, régulièrement, de belles échappées et quelques fulgurances.

Le passé de Margaux, c'est celui qui la pousse à retourner dans une ville dortoir qui ne l'attire en rien, chez une soeur qui partira à la première occasion venue, vers des études d'allemand qui semblent surtout liées à ses origines germaniques. Ce passé est comme un aimant noir qui la retient, à l'image de cette ville de Neauphle, no man's land piégé entre province et banlieue. Le présent, ce sont ces jeunes qui l'attirent immédiatement, qui la mobilisent aussi, la poussent à se confronter à ce désir, principalement sexuel, longtemps enfoui en elle. Parmi eux, un personnage un peu plus âgé que les autres, éternel étudiant auquel Vincent Dedienne prête une inhabituelle et très réussie douceur, et qui deviendra le confident et le guide de cette femme qui, à s'aventurer dans les tristes tropiques de notre modernité, s'égare de plus en plus. Le film dérive ainsi vers une étrangeté assez dissonnante, dans une rupture de ton étrange au point de mettre en péril la maîtrise qui émanait jusqu'alors. Margaux devient alors une sorte de Sue perdue non pas dans Manhattan mais dans une France du beauf assez caricaturale. Ses rencontres, de plus en plus improbables, semblent surtout servir d'alibi pour démontrer sa difficulté à acquérir les codes d'une époque dont elle s'est tenue à l'écart depuis des années. Peut-être aussi que, de cette époque, ne nous est-il montré que le plus sordide. 

La dernière scène, dont la brièveté et l'isolement du reste du récit permettent au film de retrouver sa tonalité initiale, conclut le propos de manière fort logique - on ne peut se projeter vers l'avenir qu'en réinventant non pas uniquement soi-même mais son rapport aux autres, à son environnement - tout en conservant, encore une fois grâce à Béart et à l'ellipse du récit, une forme de mystère. De Margaux, on ne sait peut-être finalement encore rien.

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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