Soirée des hôpitaux du Point - 17 Septembre 2026
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Car avant d'imaginer une IA au ministère, encore faut-il savoir quelle place lui donner dans une consultation, un service ou un parcours de soins. Et sur ce point, les échanges de la soirée ont surtout fait apparaître des décalages : entre les usages individuels et les stratégies d'établissement, entre les possibilités techniques et leur évaluation, entre la promesse de gagner du temps et les moyens réels pour y parvenir.
Une révolution qui ne se résume pas à la performance
En ouverture, Dominique Pon, directeur général de La Poste Santé et Autonomie et directeur général adjoint de Docaposte, a posé les termes du débat. L'accélération actuelle résulte, dans son analyse, de la rencontre entre puissance de calcul, taille des modèles et disponibilité des données. Les applications qu'il évoque traversent déjà toute la chaîne : tâches administratives, aide à la décision, imagerie, personnalisation des traitements ou recherche.
Reste que cette diffusion rapide ne règle pas, à elle seule, la question de la confiance. « Il y a une sorte d'acceptation que l'IA sera en santé, c'est comme ça », observe-t-il. Dans sa lecture des attentes des citoyens, la sécurité des données et l'éthique restent des préoccupations majeures. Il insiste notamment sur la possibilité de vérifier et de contrôler les systèmes : le développement de l'IA ne peut pas se penser indépendamment des conditions dans lesquelles les humains conserveront prise sur ses résultats.
Pour les médecins interrogés, le premier bénéfice attendu reste le temps
La première table ronde, consacrée au passage de l'expérimentation au déploiement massif, ramenait justement le débat sur le terrain, celui que vous connaissez. Pour l'introduire, Pr Matthieu Durand, chirurgien urologue et chef du service d'urologie au CHU de Nice et fondateur de What's up Doc, présentait les retours des médecins réunis dans le dossier L'IA en médecine – La réalité en pratique clinique, à paraître dans What's up Doc N°74, mercredi 23 septembre. Son constat, sans grande surprise pour qui observe la profession : les usages personnels progressent, mais leur intégration dans les logiciels et les organisations professionnelles reste inégale.
Dans ces témoignages, « ce sont surtout les tâches périphériques » qui concentrent les usages les plus fréquents : comptes rendus, synthèses, courriers, documentation de la consultation. Une observation médicale peut, par exemple, servir à produire des courriers adaptés aux différents correspondants. Mais l'intérêt n'est pas seulement de terminer plus vite sa journée : certains médecins décrivent aussi la possibilité de retrouver du temps d'échange avec le patient, plutôt que de dicter ou de saisir pendant qu'il parle. L'outil peut alors contribuer à « restituer l'écoute ».
Une bascule qui n'est pas sans contrepartie. Matthieu Durand rapporte en effet une réserve importante : plus l'usage devient habituel, plus se pose la question du maintien du regard critique. Comment repérer une erreur ou une déviation si l'on prend progressivement l'habitude de faire confiance au résultat proposé ? Cette inquiétude, plusieurs médecins interrogés la partagent, particulièrement lorsqu'ils envisagent des usages cliniques.
Du côté des établissements, les stratégies prennent des formes très différentes. À Montpellier, Anne Ferrer, directrice générale du CHU, décrit le projet Alliance Santé IA. Le CHU de Montpellier met un grand « coup » d'accélérateur sur l'adoption des intelligences artificielles : plus de 18 M€ sur 36 mois, une démarche construite avec les professionnels. Le point de départ consiste à « répondre exactement à leurs besoins et à leurs attentes », puis à faire émerger les cas d'usage. Elle évoque notamment des travaux sur le pilotage administratif et la démarche qualité, dont la simplification de la déclaration des événements indésirables.
https://www.whatsupdoc-lemag.fr/article/le-chu-de-montpellier-teste-lia-tous-les-etages
À l'hôpital Foch, son directeur général Jacques Léglise évoque, lui, un chantier plus modeste en apparence mais tout aussi concret : le développement, avec un partenaire, d'un outil permettant de retrouver plus facilement les procédures internes. Dans cette documentation, « les gens se perdent », constate-t-il. Un exemple moins spectaculaire que le diagnostic automatisé, mais qui répond à une difficulté bien réelle du quotidien hospitalier : accéder à la bonne information au bon moment.
Prévenir ne signifie pas multiplier les examens
Changement de focale avec la séquence « Prévenir pour moins guérir », qui déplaçait le débat vers les parcours et les populations. Arnaud Vanneste, directeur général du CHU de Nancy et pilote de la stratégie IA pour les CHU de France, y décrivait une démarche fondée sur la stratification : distinguer les personnes à risque, les patients déjà diagnostiqués et ceux dont la maladie est plus avancée, puis organiser les interventions adaptées avec les acteurs du territoire.
Médecins et infirmiers libéraux, hospitaliers, pharmaciens : il s'agit, dit-il en substance, de préciser qui intervient, à quel moment et pour quel objectif. Pour les patients déjà malades, « l'objectif, c'est de freiner l'évolution de la pathologie », résume-t-il. Les outils prédictifs et personnalisés qu'il envisage doivent s'appuyer sur ce travail préalable d'organisation et de structuration des données, plutôt que s'y substituer.
Un point sur lequel Pr Steven Le Gouill, directeur des hôpitaux à l'Institut Curie, se montre particulièrement vigilant. Il met en garde contre une prévention qui consisterait à multiplier les scanners ou les IRM sans ciblage. « On va emboliser le système de santé », prévient-il. Son propos porte sur la nécessité d'identifier les populations à risque et le bon moment pour intervenir, en intégrant notamment les facteurs comportementaux, sociaux et environnementaux. Détecter plus tôt ne signifie donc pas examiner indistinctement tout le monde.
Cette connaissance plus fine des risques soulève aussi, en creux, la question de son utilisation par les organismes d'assurance. Dr Sylvie Sacher Huvelin, directrice médicale de Santéclair, met ainsi en avant le rôle que les complémentaires peuvent jouer dans la sensibilisation et la mobilisation autour du dépistage.
Former, choisir les outils et rendre les règles compréhensibles
Autre versant du sujet, abordé par Charles Guépratte, directeur général de la FEHAP, lors d'un entretien intitulé sans détour : « L'IA en santé ne se décrète pas : elle se prépare, se forme et se déploie ». Dans son intervention, cette préparation prend des formes très concrètes : sensibiliser les équipes, expliquer les usages autorisés, tester des solutions et en vérifier la conformité, mais aussi accompagner les établissements dans l'écriture de leur stratégie.
L'objectif, explique-t-il, est de proposer un « cadre de confiance » aux adhérents. Charles Guépratte décrit des formats allant des modules de sensibilisation aux formations plus poussées, ainsi qu'une charte destinée à encadrer les usages. Il insiste sur la diffusion de « règles qui sont connues de tous » : un cadre formalisé ne sert à rien, rappelle-t-il en creux, si les professionnels ne savent pas comment l'appliquer dans leur pratique.
La garantie humaine face à ses propres limites
La table ronde sur la formation et l'éthique a ensuite posé une question plus inconfortable, celle que beaucoup d'entre vous se sont sans doute déjà posée seuls face à leur écran : que signifie vérifier une IA lorsque celle-ci accomplit une tâche que le médecin ne sait pas réaliser seul ? Pr Jean-Emmanuel Bibault, cancérologue et chercheur en intelligence artificielle, distingue les applications qui sont « des outils qui assistent les médecins pour faire ce qu'ils savent faire » de celles qui ouvrent de nouvelles possibilités prédictives.
Il prend notamment l'exemple de l'estimation d'un risque de décès à dix ans : ici, le contrôle ne peut pas être envisagé exactement comme lorsqu'il s'agit de vérifier une tâche que le praticien maîtrise lui-même. À cette difficulté s'ajoute le risque d'une confiance croissante envers des systèmes perçus comme suffisamment performants. « Je mets juste le doigt sur un problème », souligne-t-il, sans prétendre apporter une solution définitive, une honnêteté qui tranche avec le ton parfois trop assuré du débat sur l'IA.
Hela Ghariani, directrice de la Plateforme des données de santé, propose de penser aussi cette garantie à l'échelle collective plutôt qu'au seul niveau du praticien. Elle défend « un mécanisme de contrôle collectif de ces IA », reposant notamment sur des jeux de données qui n'ont pas servi à leur entraînement, afin de vérifier régulièrement leur validité et leurs éventuelles dérives. Elle relie cette supervision à la question du financement : mesurer les résultats en vie réelle pour « ne payer que ce qui marche ».
Les usages vont plus vite que les décisions institutionnelles
Avec Laurent Pierre, conseiller numérique de la Fédération hospitalière de France, le débat revient aux conditions concrètes du déploiement. Sa formule résume à elle seule une difficulté déjà évoquée plusieurs fois dans la soirée : « Les usages précèdent les décisions institutionnelles. » Autrement dit : les outils se diffusent déjà, sur le terrain, alors même que les établissements cherchent encore comment les encadrer, les financer et les intégrer.
Les résultats publics du baromètre FHF 2025, auquel il se réfère, permettent de situer cette dynamique avec des chiffres qui parlent d'eux-mêmes : sur les 110 établissements interrogés, 65 % déclaraient utiliser déjà l'IA en production et 90 % prévoyaient son déploiement dans leur plan à trois ans.
Laurent Pierre insiste sur le fait que le coût ne se limite pas aux licences : il faut aussi former, intégrer les solutions et accompagner l'évolution des métiers. Il défend la mutualisation des outils d'évaluation et de supervision, ainsi que le partage des alertes lorsqu'un biais est identifié. Le déploiement pose donc autant une question d'organisation collective que d'achat de logiciels.
Réguler sans immobiliser, investir sans tout généraliser
La dernière table ronde abordait, elle, frontalement le pilotage de l'IA. Le programme associait Pr Agnès Buzyn, ancienne ministre de la Santé et présidente du think tank Évidences, Dr Yannick Neuder, député, ancien ministre de la Santé et cardiologue, Sébastien Proto, président exécutif d'Elsan, et Jérôme Berger, directeur de la stratégie du groupe Orange.
Agnès Buzyn distingue les outils spécialisés, dont l'efficacité peut être évaluée sur des usages précis, des outils généralistes employés à l'initiative des professionnels, une distinction qui, sur le terrain, recoupe assez bien ce que vous vivez au quotidien. Ces usages répondent à un besoin réel, souligne-t-elle, mais posent des questions de sécurité et de preuve. « L'IA est un atout considérable pour la qualité des soins, pour réduire des actes inutiles, pour améliorer la pertinence des soins », estime-t-elle, tout en insistant sur les conditions de leur mise en œuvre.
Yannick Neuder défend, de son côté et sans détour, la nécessité de poursuivre l'investissement malgré les contraintes financières : « L'erreur à ne pas faire, c'est de ne pas investir dans l'IA. » Il associe cet enjeu à la souveraineté et à la formation des futurs soignants. Parmi les bénéfices attendus, il met également en avant l'attractivité des métiers : rendre du temps aux équipes peut leur permettre de « passer aussi du temps avec [leurs] patients ».
Chez Elsan, Sébastien Proto décrit une démarche qui laisse place aux initiatives, tout en cherchant à éviter leur accumulation sans résultat. « Le but, c'est quand même de passer à l'échelle si ça marche », explique-t-il à propos des projets pilotes. Cela suppose aussi, précise-t-il, d'arrêter les outils qui ne sont pas utilisés et d'adapter les solutions aux besoins réels des équipes. Il envisage par ailleurs une automatisation accrue des formalités administratives dans le parcours hospitalier, distincte des interactions avec les professionnels de santé.
Derrière la question, volontairement provocante, du ministre remplacé par une IA, ces échanges font ainsi apparaître des interrogations beaucoup plus immédiates, et beaucoup plus concrètes pour qui exerce : qui choisit les outils, qui vérifie leurs résultats, qui finance leur intégration et que devient le temps libéré ? Pour les médecins, le débat ne se limite pas à savoir ce que l'IA pourra faire. Il porte aussi, et peut-être surtout, sur les conditions dans lesquelles ils pourront continuer à comprendre, à décider et à exercer leur responsabilité. Une question que Laurent Pierre résume ainsi : « L'IA aura les valeurs de ceux qui la gouvernent. »
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