Une vie violée - Critique de « La Frappe » de Julien Gaspar-Oliveri

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On ressort de La Frappe essorés et pantelants, heureux cependant qu'un tel message puisse continuer à bousculer. Il reste encore tant à comprendre, au-delà de la visibilisation actuelle - et nécessaire - du phénomène incestueux.

Une vie violée - Critique de « La Frappe » de Julien Gaspar-Oliveri

© EASY TIGER

Enzo tente d'initier une vie décente et honnête, entre petit boulot et amour post-adolescent, après une enfance chaotique marquée par la violence de son père, l'incarcération de celui-ci pour fraude et divers placements à l'ASE. Lorsqu'il décide d'accueillir et d'aider leur père à sa sortie de prison, Carla, sa soeur, prend brutalement ses distances. Peu à peu, Enzo change, se replie sur lui, et son espoir, malgré le déni et l'oubli, se fracasse contre le mur de la réalité, celle de son père, celle de son passé. 

 

Au plus près de l'emprise

Il faut féliciter le jeune réalisateur Julien Gaspar-Oliveri d'avoir choisi de se coltiner la partie la plus sombre, parce que la plus réluctante à la compréhension, des violences incestueuses, et d'y avoir si bien réussi. L'inceste n'est ici qu'une facette des stratégies de domination - entre séduction, menace et humiliation - au service d'un opportunisme constant. Elle est pourtant la plus cachée, parce que la plus honteuse pour sa victime, et la plus destructrice. La Frappe nous entraîne, aussi subtilement que frontalement, vers l'inexorable explosion d'un jeune marqué par cette violence. 

 

« Le réalisateur montre, sans démontrer, qu'une violence et ses conséquences sont à la fois manifestes et invisibles »

 

Le psychisme d'Enzo est une bombe à retardement, et ce qu'il a subi dans sa chair et son esprit une bombe à fragmentation. Ce double processus, ce chaos émotionnel et « hors temps », engendré par le psychotraumatisme, se greffe sur une destinée à la logique inexorable et difficilement parable, aux passages presque obligés, du déni à la déflagration de la prise de conscience. Le réalisateur le filme avec un talent égal, qu'il s'agisse d'être au plus près des peaux, du mouvement des corps, des emballements sensoriels et gestuels ou de remettre de l'ordre et du sens par le biais de la fiction, au moment toujours adéquat. Il montre, sans démontrer, qu'une violence et ses conséquences sont à la fois manifestes et invisibles, et nous invite au cœur des dissonances cognitives qui nous empêchent si souvent d'accepter que derrière un jeune auteur de violences se cache souvent une ancienne victime.

Face à Bastien Bouillon, deux révélations

Pour interpréter cette famille maudite, le réalisateur a la bonne idée de confronter deux acteurs débutants, vraies « gueules » déboulant dans le cinéma et sur lesquelles se lisent tout à la fois une animalité blessée et une dignité forcenée, à un autre plus qu'expérimenté: au-delà de son talent, c'est la maturité de jeu de Bastien Bouillon qui impressionne. Il ne se contente pas d'endosser et d'assumer la maîtrise sans affect d'Anthony : la solidité de son interprétation semble constituer un rempart à la souffrance qui pourrait naître de l'intensité avec laquelle ces jeunes adultes habitent leur personnage, nous permettant de voir tout à la fois le personnage inquiétant et l'acteur bienveillant. 

Marseille loin des clichés

Julien Gaspar-Oliveri fait évoluer ses personnages dans la zone périurbaine de Marseille, un territoire à la marge qu'il filme à mille lieues des représentations et imaginaires habituels, qui exsude chaleur voire sécurité, réhabilitant cet univers de « petites frappes » pour mieux souligner que la précarité d'Enzo et de Carla trouve bien plus sa source dans les cicatrices psychiques d'une enfance volée que dans des conditions socio-économiques. Il les accompagne avec une empathie constante, ne les lâche jamais, rappelant parfois le travail de Xavier Dolan dans Mommy, auquel la fin, bien plus ouverte, fait penser, même si leur approche de la mise en scène diffère nettement. 

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L'on suivra ainsi jusqu'au bout un adulte resté enfant qui perd peu à peu les mots, écrasé inexorablement par le retour de tout ce qu'il avait cru mettre à distance ou contrôler, le besoin forcené de reconnaissance et la honte indélébile venant percuter les digues de la fragile sécurité qu'il s'était créée . A ses côtés, Carla, plus terrienne mais au vécu tout aussi complexe, comprend qu'elle doit se protéger. Rattrapée par la nécessité de veiller sur son frère, elle précipite sans le vouloir l'explosion finale, le réexposant de trop près à ce continent noir qu'est l'inceste, et dont tous les adultes rencontrés sur leur parcours, bienveillants comme indifférents, avaient pris soin de s'éloigner - chasse gardée du père. A l'opposé de la justice qu'il filme dans toute son expéditivité, la Frappe donne matière à comprendre sans jamais figer ni condamner, comme pour nous rappeler qu'à tout moment cette machine mortifère peut s'enrayer - et que cela dépend de tous.

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