Reims : le parquet enquête sur du harcèlement subi par un ex-interne

C’est l’histoire d’un professeur de collège qui, par goût du challenge, rêvait de devenir médecin, et qui a fini par porter plainte pour harcèlement moral contre le département de médecine générale de l’université de Reims. Le parquet de Reims a décidé d’ouvrir une enquête en février dernier, actuellement en cours d’instruction  au commissariat de Reims.

Fouad Yanouri était un jeune professeur au collège, agrégé en sciences physiques, qui avait le goût du challenge. Passé la trentaine, il se fixe un nouveau pari : pourquoi ne pas passer la P1 (première année du premier cycle d’études médicales) pour voir s’il en est capable ? En 2007, il se jette à l’eau et tente le concours de la P1, « tout en restant enseignant », nous précise-t-il au téléphone. Jusqu’en 2012, il mène de front les deux activités ; jusqu’à la première année d’externat. Puis il se rend compte qu’il est bien obligé de lâcher son boulot de prof pour se consacrer à ses études.

"J'ai été saqué"

Tout va pour le mieux, ou à peu près, jusqu’à son stage d’internat de médecine générale en octobre 2016. « Le premier stage, je l’ai fait à Reims avec trois maitres de stage. L’un fait partie du département de médecine générale, les 2 autres maitres de stage ne font pas partie du département », précise Fouad Yanouri. Après le deuxième mois, Fouad est mis en autonomie, et s’attend à ce que son stage soit validé. Le maitre de stage lui remet son carnet, après un entretien de deux heures, le dernier jour de stage, et c’est le deuxième maitre de stage qui lui annonce que son stage n’est pas validé deux semaines plus tard. « Je lui dit que j’ai été saqué, elle me répond que c’est ce qu’ils pensent de moi, qu’ils ne me font pas confiance et qu’ils ne me confieraient pas la vie de leurs patients », nous explique-t-il. « En six mois je lui dis qu’ils auraient quand même pu m’en toucher un mot. Je reprends mon carnet que j’amène au troisième maitre de stage qui me tient le même discours. Je demande un entretien avec le coordonnateur local et les trois maitres de stage », poursuit-il. Mi-juin, le coordonnateur lui répond et lui annonce que sa pratique de la médecine est « périlleuse ». Et d’ajouter : « Il me dit qu’il est en accord avec les trois collègues et qu’il m’invite à me remettre en question. Là je suis encore plus surpris car je ne sais toujours pas pourquoi l’on ne m’a pas validé ce stage : mais rien n’avait été motivé en fait. »
 

Tribunal administratif

En janvier 2018, Fouad dépose un premier recours au tribunal administratif sur le fond, et en mars il décide d'y ajouter une demande en référé. Ni l’une ni l’autre de ces plaintes n’ont prospéré. Mais, dès octobre 2017, Fouad recommence un nouveau stage en MG à Avize, cette fois-ci, et demande à être évalué mensuellement. Sa demande est retoquée. « Le  5 mars 2018, se rappelle-t-il, deux maitres de stage me tombent dessus, le tribunal administratif venait juste de m’accorder une audience en référé. Je pense qu’il s’agissait là de représailles. Je les laisse m’évaluer et j’en prends plein les dents sur plusieurs jours. À partir de là, je décide de ne plus retourner en stage, et je demande un entretien avec le doyen en avril, les deux maitres de stage et le coordonnateur de stage ». 

Dernier stage en octobre 2018

Finalement, Fouad finit un dernier stage en HAD entre mai 2018 et octobre 2018. Puis décide de mettre entre parenthèse son rêve de devenir un jour médecin généraliste. « En octobre 2018, j’ai mis mon internat en suspens et j’ai repris mon activité de professeur », confesse-t-il. « J’ai fait jouer toutes les démarches hiérarchiques et j’ai été débouté partout. J’ai demandé un entretien à la doyenne et ça ne m’a mené nulle part, elle n’a pas reconnu la mise en autonomie alors que j’ai produit copie des pages de carnet de consultation, qui précisaient les noms des patients, avec la mention « Fouad seul » en face. Ceci pour plusieurs dates. Ensuite j’ai demandé un entretien au président d’université qui a refusé de m’écouter. J’ai demandé à la rectrice de m’accorder une audition et elle a refusé. » Jusqu’à ce qu’il dépose plainte en juillet 2018 au pénal pour harcèlement moral.

Ouverture d'une enquête en février par le Parquet

Fouad Yanouri joint un complément à sa plainte contre le département de médecine générale en novembre 2018, suite au refus du coordonnateur local de convoquer une commission locale prévue par la nouvelle réforme. Et le parquet décide de l’ouverture d’une enquête en février 2019
Au final, la question brûle les lèvres : mais à quoi est dû un tel acharnement ? « Je pense que je dois mes mésaventures à mon premier maitre de stage. En cours de consultation, j’étais face à une patiente qui présentait un cas complexe, il m’a laissé guider la consultation. Elle s’est mise à pleurer, et m’a dit qu’elle était perdue. Je me suis retourné vers le maitre de stage et je lui ai dit que je ne savais pas quoi faire, et il m’a flingué devant la patiente : « Tu sais pas faire ton boulot », m’a-t-il dit. Il lui a donné un traitement médical. Rien que le fait de dire, suite à son intervention : je ne suis pas d’accord, cela a entrainé des réactions en chaine et ce maitre de stage a le soutien du coordonnateur local, régional, de tout le monde… »

Le commissariat n’a pas encore convoqué Fouad Yanouri, pas plus qu’il n’a interrogé les responsables du département de médecine générale de l’université de Reims. Contacté par WUD, l’université de Reims nous a en effet répondu qu’elle « n'a pas connaissance d'un plainte de Monsieur YANOURI à l'encontre du CHU. Au niveau de son cursus, Monsieur YANOURI a exercé plusieurs recours tant devant les juridictions administratives que devant des instances de médiation, qui ont tous été rejetés".

Rêve entre parenthèse

Voilà comment, pour le moment, le rêve de Fouad a été ajourné. Mais le professeur de physique, maintenant en lycée, n’a pas abandonné son rêve. Il compte bien devenir MG, ailleurs qu’en France : au Canada, en Belgique, en Suisse ou au Luxembourg. En reprenant ses études hors de l'Hexagone...
Tout en espérant qu’un jour, en France, le collège national des généralistes enseignants (CNGE) applique une charte pour les maitres de stage et valide leur formation. Il n’est pas interdit d’espérer…
 

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Portrait de Jean-Bernard Gervais

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