Quand on part soigner dans le désert marocain, au retour, on n’a moins envie de se plaindre des conditions des hôpitaux français

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Sophie Boëdec, urgentiste au CH de Chateaubriand et de Saint-Nazaire, au Samu 44 et médecin pompier et aussi médecin du sport, dans sa vie de tous les jours, médecin du Trek'in Gazelles dans le désert marocain, au mois de novembre. Cette fonceuse-médecin nous raconte son aventure hors du commun.

Quand on part soigner dans le désert marocain, au retour, on n’a moins envie de se plaindre des conditions des hôpitaux français

What’s up doc : Pourquoi vous lancer ce défi, médecin sur un trek ?

Sophie Boëdec : Ça me tient à cœur, en tant que médecin urgentiste de travailler dans des conditions différentes. Le désert marocain est un lieu qui me plaisait et j’aimais l’idée de sortir de mon quotidien. Je voulais vraiment y participer car j’aime beaucoup le principe de la marche et la course d’orientation dans le désert. Ce sont des conditions qui se rapprochent le plus de mon activité de médecin du sport. Et puis quand on voit les hôpitaux Marocain cela permet de relativiser quand on rentre en France. On a moins envie de se plaindre, on se rend compte de la chance que nous avons.

Vous n’avez aucune appréhension avant de partir ?

S.B. : Non, je n’ai pas d’appréhension particulière. Je connais l’équipe Maienga, leur sérieux, cela fait 10 ans que je travaille avec eux sur d’autres courses. Je connais le lieu : le Maroc. Je sais qu’il n’y a potentiellement pas de dangerosité sur le plan médical.

Quelles sont vos conditions d’exercice sur place ?

S.B. : Il y a une clinique dans le bivouac, dans lequel nous avons l’essentiel de notre matériel, et nous pouvons accueillir les participantes et les organisateurs. L’équipe se compose de deux infirmiers, deux médecins, trois kinés et trois podologues, chacun à son espace. Les infirmiers et les médecins sont mobiles sur le terrain. L’année dernière nous avions un buddy et un 4X4 équipés comme des SMUR. Et nous sommes continuellement en contact avec le PC sécurité. Nous dormons à la clinique, nous sommes donc disponibles 24/24h.

Sinon bien avant le départ nous effectuons des vérifications, les participantes doivent nous donner des certificats récents et avoir une trousse médicale. Pour celles qui ont des maladies chroniques nous vérifions qu’elles ont leurs médicaments en nombres suffisants. Et encore en amont, celles qui ont des pathologies chroniques doivent m’appeler pour : savoir comment elles se sentent, comment elles voient l’épreuve…

Comment faites-vous pour repérer les participantes en difficulté lors de la course ?

S.B. : Les filles ont un système de balise et de bouton d’alerte dans leur sac à dos. Elles sont géolocalisables en temps et en heure. Si elles lancent l’alerte nous les retrouvons grâce au GPS ou avec une carte.

En fonction du problème, nous soignons sur place, ou nous les évacuons.

Vous avez dû suivre une formation particulière avant de vous lancer ?

S.B. : Non ce sont des pathologies que je rencontre dans ma spécialité de médecin du sport ou dans ma pratique d’urgentiste.

Quelles sont les pathologies les plus courantes sur ce type de rallye ?

S.B. : Tout ce qui est traumatique : entorse de chevilles et de genoux, les maux de dos. Après nous ne sommes pas à l’abri des plaies, maux de gorge et grippe que l’on peut rencontrer partout.

Quelles qualités sont nécessaires pour ce genre d’expérience ?

S.B. : Il faut être adaptable en toutes circonstances car nous travaillons en équipe, avec des gens que l’on ne connait pas. Il faut savoir soigner avec un matériel différent, avec du vent, du sable, de la chaleur. Il peut aussi faire très froid. Il y a la fatigue aussi. Nous pouvons être sollicités en pleine nuit et malgré tout, le lendemain on se lève très tôt. Il faut savoir concilier tout cela. Nous sommes deux médecins sur le rallye, donc un urgentiste, moi et un anesthésiste-réanimateur.

Vous vous sentez plus utile dans le désert ou en ville ?

S.B. : Ce n’est pas du tout la même chose. Dans le désert je vais pratiquer de la médecine générale, de la médecine du sport, de tout. En médecine d’urgence je ne vois pas ce type de pathologies. Là je couvre un évènement sportif, ça n’a rien à voir.

Et que préférez-vous ?

S.B. : Ce que j’aime c’est travailler dans des conditions différentes de mon quotidien, changer, m’évader, mais je ne pourrais pas faire que ça non plus, en permanence.

C’était un rêve ou une opportunité ?

S.B. : Oui, j’avais espoir de pouvoir participer à ce type de manifestation un jour. J’ai eu l’opportunité il y a 10 ans et je suis complétement accro. Je n’ai qu’une envie : repartir tous les ans. Le désert, c’est une ambiance, des gens… C’est assez magique ! Nous sommes loins de tout. Dans le désert, nous sommes à 9 heures du plus gros hôpital de Marrakech. S’il y a vraiment un gros pépin, il faut anticiper. Anticiper que l’ambulance va mettre 9 h à arriver. Après il faut qu’elle reparte, anticiper le matériel nécessaire pendant le transport à l’hôpital. Il va falloir gérer pendant 9 heures, en cas d’énormes soucis. Sinon, pour la bobologie il y a un hôpital à 2-3 heures de route.

Combien d’événements de ce type, couvrez-vous chaque année ?

S.B. : Un à deux événements par an. Nous sommes comme une famille très hétéroclite chez Mayenga. Je pars en novembre une semaine et en mars-avril 10-15 jours.

Êtes-vous rémunérée ?

S.B. : Non, nous sommes bénévoles, nous sommes nourris, logés et le billet d’avion est pris en charge.

Votre plus beau souvenir ?

S.B. : La rencontre avec certaines femmes dans le désert. Un des souvenirs forts de l’année dernière est une concurrente que j’ai traitée, qui a malheureusement été obligée d’arrêter la compétition et qu’on a gardé longtemps à la clinique. Il s’est avéré qu’elle n’habite pas très loin de ma famille en Bretagne. Nous avons tissé une amitié et nous sommes toujours en contact. Ce sont des rencontres fortes. Elles viennent chercher des choses fortes et par mimétisme on le ressent. Même si cela fait 10 ans que je participe, ce n’est pas pour autant que je suis imperméable à tout ce qu’elles vivent. C’est une aventure humaine. Il y a une promiscuité entre les organisateurs et les participantes. Nous déjeunons et dînons au même endroit, tous les matins on les voient partir, on les encourage.

Un souvenir particulièrement triste ?

S.B. : Celui que je vous donne. Des fois nous sommes obligés de dire aux jeunes femmes qu’il faut qu’elles arrêtent la compétition. Nous savons qu’elles se sont battues pour réunir les fonds, elles font partie d’une équipe, l’une d’elles ne peut pas continuer, c’est dur.

Tous les médecins devraient vivre cette expérience ?

S.B. : Oui et non car ce n’est pas adapté à tout le monde. Même en tant que médecin urgentiste, il y a des confrères qui ne seraient pas forcément à l’aise dans ces conditions un peu atypiques. Donc je le conseille à tous, mais tous n’apprécierait pas forcément.

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