Mise à mort du père sacré

Ciné week-end : Jusqu'à la garde, de X. Legrand (sortie le 7 février 2018)

Le couple Besson divorce. La mère veut protéger son fils de l'homme qu'elle a quitté du jour au lendemain et qu'elle estime encore dangereux, tandis que le père voudrait reconquérir l'affection de son fils. Prise dans cette affaire d'adultes, la juge va sans le vouloir permettre au père d'utiliser le fils comme ultime moyen de régler ses comptes... Un réquisitoire implacable et glaçant servi par des acteurs excellents.

Si l'on était de mauvaise foi, on pourrait dire que Xavier Legrand a tellement habité son rôle de juge qu'il filme comme ils travaillent, à l'économie de moyens ! Car ce qui frappe d'abord dans ce premier film est la volonté de ne surtout pas faire de sortie de route. Ne pas vouloir tout donner, au risque de travestir cette "affaire" apparemment banale en tout ce qu'elle pourrait si facilement devenir : drame social sordide, fait divers tape-à-l'oeil ou encore description psychologisante.

Après une introduction particulièrement saisissante, où l'audition des parents par la juge apparaît comme le premier engrenage d'une mécanique redoutable, le réalisateur décide de placer au coeur de son film le jeune Julien, logiquement - ? - absent de cette première scène. Il a choisi pour cela un jeune acteur au jeu particulièrement intense, permettant ainsi d'habiter son personnage d'une force peu commune. Dès qu'il se retrouve face à son père, on comprend qu'il s'investit d'une unique mission : protéger sa mère de la prédation de cet homme, d'autant plus effrayante qu'elle apparaît rapidement comme inopposable. Cet homme dont la dangerosité n'est pas présente d'emblée, Denis Ménochet lui prêtant par moments une rudesse quasiment attachante, mais qui est tapie dans le regard de cet enfant que la peur et la souffrance ont rendu précoce, telle une menace intime dont lui seul connaîtrait l'étendue. Ce qui ne la rend que plus inquiétante !

Les trois premiers quarts de ce film sont volontairement exempts de tout sensationnalisme, pour rendre l'épilogue, pourtant attendu, encore plus saisissant. On pourrait y voir un stratagème, et pourtant Xavier Legrand montre son jeu d'emblée, ne bluffe pas : dès que la juge décide, par le droit de garde qu'elle accorde au père, de sceller à nouveau le lien toxique dont la mère a tenté par tous les moyens de se délivrer, les dés semblent jetés. Le jeune Julien devient le sujet d'une tragédie des temps modernes et l'objet d'un règlement de comptes familial.

En ces temps où le législateur semble tenté de substituer à une jurisprudence de plus en plus contestée un nouveau dogme, celui de la garde alternée, Xavier Legrand nous rappelle des évidences : protéger d'abord, comprendre ensuite. Le cabinet d'un juge n'est pas celui d'un psy. Et c'est bien à la société d'intervenir dans l'intérêt de l'enfant qui, trop souvent, est tenté de servir ceux de ses parents.

Source: 

Guillaume de la Chapelle

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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