Médecins racistes, médecins racisés

Les médecins, tout comme les soignants en général, ne sont pas indemnes dans leur pratique de soins, d’attitudes discriminantes à l’encontre essentiellement de groupes minoritaires.

En juin 2015, dans la commune du Pont-de-Beauvoisin (Isère), une généraliste remplaçante se dispute avec une patiente voilée (1). Des propos filmés où l’on entend le médecin dire à sa patiente : « Je ne veux plus de femmes voilées en France. » Cette dernière de rétorquer : « Marquez sur votre cabinet que vous ne voulez pas de musulmans dans votre cabinet. » Réponse : « Vous êtes un scandale pour toutes les femmes. » La patiente poursuit l’échange : « C’est pour ça que vous avez mal soigné mon fils la dernière fois, vous l’avez bâclé en deux minutes. » Et le praticien, pas décontenancée, répond : « Oui, c’est probable, sûrement. »

ISLAMOPHOBIE ?

Si le tribunal de Chambéry a classé l’affaire sans suite, la chambre disciplinaire du Conseil de l’Ordre des médecins de Rhône-Alpes a condamné cette généraliste à un mois d’interdiction d’exercice, argumentant : « Le Dr L. a exprimé son opinion sur le port du voile par les femmes musulmanes en des termes qui ont une teneur manifestement empreinte d’islamophobie ». S’agit-il de racisme, de laïcisme intolérant ou de féminisme exacerbé ? Difficile d’y voir clair.

PATIENTS ROMS

Si le sujet du racisme en santé semble tabou, tant les témoignages rares, il a fait l’objet d’études sociologiques documentées. Il en va ainsi de la thèse en sciences politiques de Dorothée Prud’homme : « La Racialisation en urgence. Représentations et pratiques des professionnels hospitaliers à l’égard des patients présumés roms (2009-2012) » (2). À partir de cette thèse, un article a été publié en 2016 dans la revue Terrains et Travaux (3). L’auteure prend soin dans un premier temps de définir la racialisation : un « processus psycho-social consistant à altériser un groupe et éventuellement à l’inférioriser ». Et de constater que « les patients identifiés comme roms sont systématiquement présentés comme de "mauvais patients" par tous les professionnels hospitaliers interrogés, dans le sens où ils nécessitent un plus grand investissement professionnel ». Les femmes roms primipares sont globalement jeunes, 17 ans en moyenne, selon une étude de Médecins du monde (4). Ce qui est ensuite souvent interprété par les soignants comme une différence culturelle, qui heurte « la mentalité occidentale ». Malgré cette jeunesse des primipares roms, la question de la contraception est rarement abordée par les médecins. Pourtant, selon la même étude de Médecins du monde (4), elles en sont souvent demandeuses « mais elles n’osent pas faire la demande. Quand elles osent nous en parler c’est souvent à la fin de la consultation, à demi-mots et très gênées ». De fait, les professionnels ne font « que renforcer et perpétuer indirectement les rapports de domination dont elles estiment ces femmes victimes dans leur communauté ».

PATIENTE AFRICAINE 

Autre étude, autre population. Le Défenseur des droits a récemment présenté les résultats d’un travail sur « Les refus de soins discriminatoires liés à l’origine et à la vulnérabilité économique : tests multicritères et représentatifs dans trois spécialités médicales » (4). Ces spécialistes (psychiatres, dentistes, gynécologues) ont fait l’objet de testing afin de mesurer les discriminations de certaines populations précarisées économiquement. Mais pas seulement : ainsi le critère de l’origine du patient a aussi été testé. La méthodologie de cette étude s’est articulée autour d’un « testing téléphonique réalisé entre février et mai 2019 consistant à solliciter des rendez-vous auprès de larges échantillons de cabinets médicaux spécialisés, représentatifs au niveau national ». Deux types de patients fictifs ont été proposés : d'origine africaine et/ou de confession musulmane, ou disposant de la CMU/ACS.
 
« Lorsqu’une patiente d’origine africaine cherche à prendre un rendez-vous chez le psychiatre, la consonance musulmane du prénom s’avère pénalisante. La pénalité est alors une baisse moyenne de 6,5 points de pourcentage de la probabilité d’obtenir un rendez-vous médical. » De plus : « Avoir un prénom africain à consonance musulmane pourrait finalement pénaliser les patientes qui cherchent à prendre un rendez-vous chez des praticiens de secteur 1. » Des résultats variables selon les régions. Ainsi, « la patiente africaine est pénalisée en Bretagne et en Centre – Val de Loire mais elle est favorisée en région Paca ».

MÉDECINS RACISÉS

Mais les soignants sont aussi les victimes de discriminations raciales. Ce que soulignait le Dr Jérome Marty, président de l’UFML, dans un entretien qu’il nous a accordé : « Il peut y avoir du racisme de certains patients vers certains soignants. Quand vous avez une aide-soignante de couleur dans un service et que le patient dit ne pas vouloir être pris en charge par cette personne. » Pour en avoir le cœur net, WUD a lancé un appel à témoignages sur les réseaux sociaux. Une médecin, « française d’origine maghrébine », se souvient des réflexions racistes qu’elle a eu à subir. Florilège : « Un patient que je suturais à 6 h du mat’ : "De toute façon les Arabes sont tous des voleurs". Il ne m’avait pas bien vue… » « Un patient aux urgences que j’aidais à enlever sa chaîne en or, son bras étant immobilisé : "Vous êtes bien lente, ceux de votre espèce sont plus rapides à faire ça d’habitude" » « Une patiente à qui je faisais un arthroscanner : "Sinon vous l’avez eu où, votre diplôme ?" »

« SALE NOIRE, SALE ARABE » 

Dans une autre enquête publiée en 2011 dans la revue Gérontologie et Société, Dorothée Prud’homme et Christophe Bertosi étudient les interactions dans un service de gérontologie entre des soignants majoritairement noirs, et des patients blancs (5). Les soignants estimaient que les personnes âgées étaient les plus réticentes à se faire soigner par « un professionnel de santé perçu comme appartenant à un groupe minoritaire ». Résultat, les insultes racistes fusent. « Mais ça, c’est des trucs qui arrivent souvent, "sale Noire", "sale Arabe", comme je te l’ai dit, mais qu’est-ce que tu vas répondre à ça ? », témoigne une soignante. Afin de conserver une attitude professionnelle, les soignants victimes de ces insultes racistes les considèrent comme « une contrainte professionnelle, une manifestation habituelle, caractéristique des patients reçus dans ce type de service. Cette catégorisation leur permet de maintenir intacte la relation de soin ». À cela il faut ajouter le fait que ces patients sont souvent atteints de démence, et « excusés » pour cette raison.

YOM KIPPOUR 

Le racisme s’exprime aussi entre professionnels de santé. Rachid*, interne, se souviendra toute sa vie d’un de ses premiers stages dans un établissement où les patients « étaient majoritairement blancs, tout comme les médecins ». Pendant six mois, il a subi les moqueries de deux de ses chefs médecins : « Comme on a affaire à des gens intelligents qui ne vont pas avouer de manière frontale qu’ils sont racistes, il est très difficile de déterminer pourquoi on fait l’objet de discriminations. En ce qui me concerne, c’est un autre médecin, dont le grand-père était kabyle, mais dont l’origine n’était pas connue par les autres, qui m’a avoué que les deux médecins étaient ouvertement racistes, quand ils discutaient entre eux. » Dernier témoignage, reçu sur Facebook : celui d’un médecin qui s’est rappelé ses douloureuses années de formation : « J’ai déjà entendu un chef dire que les Juifs étaient insupportables de prendre un jour pour Yom Kippour. »
 
Sources :
1. https://www.pourquoidocteur.fr/Articles/Question-d-actu/18177-Patientevoilee-un-medecin-condamne-pour-discrimination
2. https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01332373
3. « Du soin global au traitement discriminatoire ; la prise en charge de patientes identifiées comme roms dans un service de gynéco-obstétrique parisien »
https://www.cairn.info/revue-terrains-et-travaux-2016-2-page-85.htm
4. Rapport Mission Banlieues de Médecins du Monde, 2007.
5. https://www.defenseurdesdroits.fr/sites/default/files/atoms/files/rapport_
refus_de_soins.pdf
6. https://www.cairn.info/revue-gerontologie-et-societe1-2011-4-page-49.htm
 
*Le prénom a été changé.
 

Portrait de Jean-Bernard Gervais
article du WUD 47

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