Les professeurs de l’AP-HP font la lecon a Martin Hirsch

Des revendications exprimées avec classe

Le quotidien Libération a accordé une tribune à treize professeurs de médecine de l’AP-HP (1), dans laquelle ils s’adressent à leur directeur général. Il y expriment leurs inquiétudes sur l’avenir du groupement hospitalier, et invitent Martin Hirsch à retrouver ses valeurs sociales.

Certains sont des personnalités médiatiques, d’autres sont d’ordinaire plus discrets. Mais face à la menace qu’ils sentent peser sur leurs service, les professeurs de l’AP-HP sortent de leur silence. Douze d’entre eux ont suivi André Grimaldi, professeur émérite de diabétologie à la Pitié-Salpêtrière (Paris), et ont signé une tribune publiée dans Libé le 13 mars, adressée à Martin Hirsch.

« Nous nous adressons non seulement au directeur général de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris, mais à la personnalité politique connue pour son engagement en faveur des pauvres et des exclus, à vous qui savez que le service public est la richesse de ceux qui n’en ont pas », introduisent ainsi les professeurs, citant au passage Charles Péguy pour mettre en lumière l’indécence de la mise en regard des profits du CAC 40 et de l’état des hôpitaux publics et des Ehpad français. « On n’a jamais vu tant d’argent rouler pour la rente et pour le luxe, et l’argent se refuser à ce point au travail et à la pauvreté ».

Entre le marteau et l’enclume

Il y est question de gros sous, mais pas de rémunérations, de critiques, mais pas d’accusations, d’une vision, mais pas de récupération. Les treize professeurs en appellent à l’ancien président d’Emmaüs, à ses appétences sociales pour défendre les « exclus », et les personnels en souffrance de l’AP-HP.

Cette tribune rédigée par la plume élégante du Pr Grimaldi laisse le sentiment d’une tentative pour rallier Martin Hirsch à sa cause, qui est aussi celle de ses co-signataires. Alors que d’autres l’accusent des maux de l’hôpital, les tribuns semblent préférer le voir tiraillé entre ses responsabilités d’administrateur et sa volonté d’améliorer la qualité des soins dans les hôpitaux franciliens.

T2A, investissement, délégation de tâches, fermeture de lits…

Ils ne se privent pas, néanmoins, d’exposer leurs revendications. Ils critiquent la T2A, son « caractère inflationniste » et sa « rigidité », qui vont à l’encontre de la modernisation des prises en charge, notamment de l’ambulatoire. Ils demandent la mise en place « dès janvier 2019, de la dotation annuelle, inclusive, modulée pour la prise en charge des maladies chroniques », utile dans la promotion de la pertinence des soins. L’AP-HP pourrait aussi bénéficier de la délégation de tâches à des infirmières cliniciennes, libérant ainsi du temps médical pour les praticiens.

Ils insistent pour que l’investissement – immobilier, technique et surtout humain – soit une priorité, dans un objectif de développement de l’aval des Urgences et des soins aigus, et de la fin d’une épidémie de fermetures de lits. « Il faut allouer les moyens d’investissements et autoriser des prêts à taux zéro. On le fait pour les banques, pourquoi ne peut-on pas le faire pour les hôpitaux et pour les structures de soins en ville ? »

Pas pire qu’avant

Mais pourquoi maintenant ? La situation a-t-elle récemment changé ? Les Urgences et les services hospitaliers souffrent-ils plus qu’avant ? Pas nécessairement, et c’est justement ce qui les a fait réagir. « La situation n’est pas pire que l’année dernière, et c’est pour cela aussi que nous sommes mécontents », confie le Pr Jean-François Bergmann, chef du service de médecine interne de l’Hôpital Lariboisière (Paris) et signataire de la tribune, contacté par What’s up Doc.

S’ils sont mécontents, c’est aussi parce que la pression s’accentue sur les services, alors que la situation budgétaire est sensiblement la même. « Depuis janvier, on a changé de braquet », explique-t-il. « Depuis la publication des chiffres de l’AP-HP pour l’année 2017, je dois assister au minimum à deux réunions par semaine, durant lesquelles on m’explique à quelle sauce mon service va être mangé ».

Jean-François Bergmann reproche à la direction de faire des « réformes sanctions » maintenant que l’établissement public est dans le mur, alors que beaucoup de choses auraient pu être anticipées, à son avis. « Nous étions [le service du Pr Bergmann, ndlr] bénéficiaires l’année dernière, mais on m’a piqué trois vacations. C’est injuste. Je suis en négociations pour garder deux ou trois postes d’infirmières qu’on veut me retirer aussi », s’étonne-t-il.

La verrue sur le nez

Les treize professeurs s’attaquent aussi à « la verrue au bout du nez » de l’AP-HP. La verrue, dans la comparaison de l’interniste, c’est l’Hôtel-Dieu (Paris) qui, comme un symbole des dysfonctionnements administratifs de l’établissement public, est toujours un gouffre financier « dont le maintien au sein de l’AP-HP n’a plus de justification. Au-delà du symbole, cet hôpital n’est plus qu’une juxtaposition d’activités assez facilement localisables sur d’autres sites. Sa non-fermeture n’est qu’une fiction politique coûteuse », dénoncent les treize professeurs.

« Toutes les petites restrictions, on les accepte d’autant moins lorsque l’on voit l’Hôtel-Dieu », note le Pr Bergmann. La gestion, et l’administration du géant hospitalier est défaillante. Comme l’hôpital historique parisien, le siège en est lui-aussi un symbole. « Il est pléthorique. Je ne dis pas que le personnel ne fait rien : ils bossent, mais ils s’auto-surmènent en analyses, en expertises, en audits – parfois faux d’ailleurs. On fait du chiffre, alors qu’on doit soigner les patients. Pour 10 millions d’euros attribués à mon service, je n’en touche que 6. Le reste va à l’administration… »

« Cela fait maintenant 35 ans que je suis à l’AP-HP, et je ne me suis jamais vraiment plaint », tient à souligner Jean-François Bergmann. « Dans toutes les tourmentes, j’ai été optimiste. Je le suis moins, aujourd’hui, et c’est pour cela que je parle », conclut-il.

(1) Signataires :
Jean-François Bergmann professeur de thérapeutique, CHU Lariboisière
Jacques Boddaert professeur de gériatrie, CHU Pitié-Salpêtrière
Philippe Chanson professeur d’endocrinologie CHU Bicêtre
André Grimaldi professeur émérite de diabétologie, CHU Pitié-Salpêtrière
Philippe Grimbert professeur de néphrologie, chef de service, CHU Henri-Mondor
Etienne Larger professeur d’endocrinologie, CHU Cochin
Véronique Leblond professeure d’hématologie, chef de pôle, CHU Pitié- Salpêtrière
Catherine Lubetzki professeure de neurologie, chef de département de neurologie, CHU Pitié-Salpêtrière
Ronan Roussel professeur de diabétologie CHU Bichat
Gabriel Steg professeur de cardiologie, CHU Bichat
José Timsit professeur d’endocrinologie, CHU Cochin
Jean-Paul Vernant professeur émérite d’hématologie, CHU Pitié-Salpêtrière
Jacques Young professeur d’endocrinologie, CHU Bicêtre.

Source: 

Jonathan Herchkovitch

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