Le chant des passibles

Critique de "A l'ombre des filles", d'Etienne Comar (sortie le 13 avril 2022)

A un moment douloureux de sa vie, un chanteur lyrique met entre parenthèses sa carrière pour donner des cours de chant à un groupe de détenues. D'une peine à l'autre, ces êtres que tout oppose vont se rencontrer à la fois au travers de cet art et, de façon indicible, par la mise en commun et, pour certain.e.s, le dépassement de leur douleur. Sobre et habité, un film surprenant, à mille lieues des schémas attendus malgré une fidélité au genre du "film de groupe"...

Ce pourrait être simple comme un bonjour trop entendu, convenu comme un classique se contentant de ne pas sortir des sentiers battus, optimiste comme un énième "feel good movie", hyperbolique comme le dépassement de soi cuisiné à des sauces de plus en plus nombreuses - et de plus en plus fades. A l'ombre des filles pourrait être tout cela, tout comme il pourrait souffrir de la sortie récente d'Un Triomphe, film en bien des aspects voisin du sien. Mais il cultive une telle différence, à rebours du cinéma actuel (sa réalisation et l'atemporalité carcérale donnent souvent l'impression d'être replongé dans les années 80-90), qu'il est avant tout une oeuvre singulière, aussi attachante que déroutante, portée par un Alex Lutz qui, après Vortex, bâtit une carrière de plus en plus impressionnante, dont l'hétéroclisme semble être le support de la solidité. 

Le voici donc en chanteur n'arrivant plus à se confronter à sa voix, bloqué par une culpabilité qu'Etienne Comar prend le temps et la subtilité de révéler, au moyen d'une réalisation qui, bien que rythmée par des sessions de chant dont on appréciera la dimension descriptive, presque technique, est constamment heurtée de scènes souvent brèves, comme tronquées, constituant des pas de côté, en réaction à une linéarité narrative. C'est ainsi, également, que le spectateur ne saura pas vraiment ce qui a conduit ces détenues en prison, invité à les connaître pour ce qu'elles sont et par ce qu'elles font, plus que par ce qui a été, à deviner plus qu'à savoir. Ces beaux portraits en creux sont l'atout majeur du film. Il faudrait citer toutes ces actrices, et même s'il est injuste de n'évoquer qu'Agnès Jaoui, la plus connue, nous le ferons quand même, tant la dureté de son jeu, aux antipodes de sa personnalité lumineuse, est sidérante. 

De l'ombre à la lumière, c'est ainsi que l'on pourrait résumer la trajectoire de ce choeur et de son choryphée, mais là encore le réalisateur se refuse au didactisme. Ce ne sont pas un accomplissement, un exploit, une révélation à soi-même vers lesquels tend le récit. Mais plutôt une respiration possible au sein d'un enfermement, qu'il soit physique ou mental, une acceptation de son propre fardeau, et surtout du fait que, malgré celui-ci, la beauté et la légèreté restent présentes, tapies non pas telles un secret, mais parce que leur évidence les a rendues invisibles.

 

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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