Janne dark

Critique de "Comme si de rien n'était" de Eva Trobisch (sortie le 3 avril 2019).

Parce qu'elle ne peut se résoudre à dire, peut-être à admettre, qu'elle a subi un viol, Janne va se retrouver prise dans un engrenage et une confusion psychique où les notions de victime et de coupable n'ont plus cours...Un film aride et tranchant qui parvient avec très peu de moyens à nous faire entrevoir en quoi le crime de viol est de l'ordre de l'indicible.

On ne l'avait pas vu venir. Au sein d'une actualité de début d'année chargée en thématiques #metoo (un film israélien sur le harcèlement sexuel devrait sortir dans quelques semaines), le premier film de l'allemande Eva Trobisch s'impose "comme si de rien n'était". Un film qui se regarde sans peine, sans besoin de saisir la richesse de ses plans. Sans esbrouffe aussi. Au point qu'on en vient régulièrement à se demander, après avoir assisté à un viol que tout nous inciterait à qualifier d'ordinaire, si celui-ci a réellement eu lieu. Eva Trobisch réussit le tour de force de nous placer à la fois dans l'intimité de cette victime qui fait tout pour ne pas l'être et inexorablement à distance d'elle. Nous aussi, devant la succession de conséquences d'autant plus dramatiques qu'évitables, en venons à nous dire qu'il eut mieux valu que ces quelques minutes fussent soit effacées de sa mémoire, soit surmontées. C'est bien parce que cette alternative souhaitée est une double impossibilité que le crime sexuel reste si destructeur.

Janne, éditrice en pleine mutation personnelle et professionnelle, passe une soirée arrosée avec d'anciens camarades de classe, au cours de laquelle elle va inviter une vague connaissance, aussi éméchée qu'elle, à dormir chez elle. Elle refusera clairement l'acte sexuel que l'homme lui proposera à de multiples reprises et qu'il finira par lui imposer. Pas de coups, pas de cris, une lucidité réciproque. Ici il ne s'agit ni d'abolition de la conscience ou de la volonté, ni de violence physique ou verbale. La caméra, chirurgicale, se veut purement descriptrice. Le crime sera réalisé avec rapidité. L'agresseur s'excusera et exprimera à de nombreuses reprises ses regrets et sa sollicitude. À croire qu'il serait effectivement facile pour Janne de faire "comme si de rien n'était". Evidemment, c'est tout le contraire. Ce que souligne de façon très subtile la réalisatrice en installant un environnement qui pourrait être propice à recueillir la parole de Janne - une mère qui l'a élevée dans le "non, c'est non" des féministes, un mari bienveillant - mais qui se retourne finalement contre elle. Comme si la volonté excessive de prévention du crime renvoyait au final de façon accrue chez la victime une impression d'échec de ne pas l’avoir empêché, et donc de faute.

Il est à espérer que le film bousculera les certitudes de quelques uns, encore bien trop nombreux. Cette souricière dont on n'arrive jamais totalement à déterminer dans quelle mesure Janne en est la co-constructrice, ce piège qui se referme lentement et presque tranquillement sous nos yeux, se finira d'une façon faussement anodine et tragiquement absurde, lors d'une tentative de revendication tellement vaine qu'elle reflète clairement le surgissement impérieux d'un besoin trop tard retrouvé : celui de dire non. Comme si le viol avait jusque là occulté en elle sa propre capacité à en disposer. Comme si son indicibilité même résidait dans le fait que rien en elle ne pouvait empêcher qu'il survienne. Comme si, dans ce moment où elle s'était retrouvée confrontée à son inexistence dans la psyché de l'autre, elle avait fini par y croire...

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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