Il était une fois Martin Winckler

Martin Winckler (alias Marc Zaffran) est médecin, écrivain, sériphile… Passionné de littérature, ce défenseur des patients a décrit le métier de médecin et ses problématiques comme personne.

Avec l’humanité et le franc-parler qui le caractérisent, il revient sur sa vie, son œuvre et ses convictions…

 

WUD Pour revenir au commencement, enfant, rêviez-vous de devenir médecin ou écrivain ?

 

MW J’écrivais avant même l’adolescence. Mon père étant médecin, j’ai connu tôt la médecine. Et petit, déjà, je n’aimais pas voir les autres souffrir. On peut dire que tout m’est venu en même temps !

 

WUD Vous êtes connu pour vos critiques des études de médecine. Les vôtres ne vous ont pas plu ?

 

MW J’ai critiqué l’enseignement médical dès le début de mes études, puis dans un ouvrage en particulier : Les Trois médecins. J’ai toujours été révolté par la mentalité des mandarins, la violence exercée sur les étudiants, l’obscurantisme et l’élitisme des enseignements. Comment peut-on prétendre enseigner le soin à des jeunes gens qu’on maltraite ?

 

WUD Vous débutez l’exercice de la médecine dans un cabinet de campagne pendant 10 ans. Par choix  ?

 

MW Bien sur ! Dès le début, j’ai voulu être médecin de campagne. Je préférais voir les gens d’égal à égal. Un cabinet médical, c’est un lieu protégé, confidentiel. En médecine générale, on voit tout le monde, alors le risque d’avoir un exercice ennuyeux est in-exis-tant !

 

WUD En 1987, vous publiez vos premières nouvelles. Pourquoi avoir pris la plume ?

 

MW A l’adolescence, j’écrivais pour ne pas étouffer. A partir de mes études, j’ai écrit pour partager mes idées et mes colères. Dans mon esprit, soigner et écrire ont la même signification : s’exprimer et partager.

 

WUD Vous écrivez sous le pseudonyme de Martin Winckler alors que votre nom de naissance est Marc Zaffran… Mais pourquoi donc un pseudo ?

 

MW A l’écriture de mon premier romain, j’ai craint que les patientes du médecin se sentent exploitées par le romancier. Alors j’ai pris un pseudo, et pendant longtemps je ne me suis pas montré. C’est aussi pour ça que mes romans se passent dans une ville imaginaire, Tourmens. Mes écrits sont des fictions et non des autobiographies.

 

WUD En 1998, vous publiez « La Maladie de Sachs », dans lequel vous décrivez le quotidien d’un médecin de campagne. Le livre remporte le prix du Livre Inter, devient un best-seller et est adapté au cinéma en 1999 par Michel Deville. Vous attendiez-vous à un tel succès ?

 

MW Cela a surpris tout le monde... à commencer par moi ! Au-delà du prix Inter, le soutien des libraires et le bouche-à-oreille de lecteurs appréciant une médecine qui écoute, sans juger ni faire la morale ont sans doute beaucoup contribué au succès. « Le Chœur des femmes »  provoque les mêmes réactions. Depuis sa sortie en 2009, je reçois des messages de remerciements ou des témoignages tous les jours. Ce que j’écris sonne « juste » aux oreilles de mes lecteurs. Pour moi, c’est l’essentiel.

 

WUD En 2008, vous émigrez au Canada. Une évasion fiscale ?

 

MW Ah ça, non… Je n’avais pas d’argent à faire « évader » mais, en revanche, je voulais enseigner et partager mon expérience. ”Impossible” dans les facs françaises, où l’on ne veut pas d’enseignant ouvertement critique. L’omerta encore… Au Canada, l’expérience est valorisée. J’enseigne donc là-bas la création littéraire, l’éthique médicale et l’approche narrative en médecine. Passionnant !

 

WUD Votre dernier roman, « En souvenir d’André », aborde le thème de la fin de vie, et retrace l’itinéraire d’un médecin qui aide les malades à mourir. Vous parlez de « choisir sa mort ». Vous êtes donc favorable à la pratique de l’euthanasie ?

 

MW Le mot euthanasie recouvre beaucoup de situations distinctes. Je ne suis pas d’accord pour tuer un comateux qui n’a pas laissé d’instructions. En revanche, je pense qu’une personne consciente devrait avoir le droit de se faire assister médicalement pour mettre fin à sa vie. Le suicide n’est pas illégal. Il est donc indigne de tourner le dos à un malade en phase terminale pour l’abandonner à une agonie interminable, quand on pourrait lui prescrire des barbituriques pour qu’il s’endorme paisiblement. Je suis par conséquent favorable, sans réserve, à une législation similaire à celle de la Belgique. En France, la situation est scandaleuse, car l’absence de loi pénalise ceux qui n’ont ni moyen, ni relation… Tout comme l’avortement existait avant d’être autorisé, le suicide assisté est bien sûr pratiqué aujourd’hui mais trop souvent réservé aux plus aisés des patients et sous le contrôle de la seule volonté des médecins. Un arbitraire qui n’a pas lieu d’être !

 

WUD Soulager la douleur au risque d’entraîner la mort, comme le prévoit la loi Lenoetti, c’est une chose… mais donner la mort en est une autre ! Etes-vous certain que tuer un être humain puisse être le rôle du médecin ?

 

MW La différence entre « injecter trop de morphine » et prescrire des barbituriques qui seront pris librement tient au fait que dans le premier cas, le médecin garde le pouvoir. Or, soigner, c’est aider le patient à exercer sa liberté. Comme pour l’IVG qui n’a pas toujours été légale, seuls les médecins volontaires le pratiqueraient. Croyez-moi, une loi sur l’aide à mourir permettrait de faire disparaître une clandestinité difficile à maîtriser.

 

WUD Vous êtes connu pour vos livres, mais également pour vos prises de parole souvent polémiques. Pourquoi semblez-vous en vouloir autant aux médecins et à la médecine française ? Est-ce de l’amertume ?

 

MW Non, c’est de la colère. Je n’en veux pas à tous les médecins, mais à ceux qui se comportent de manière inacceptable. Soigner est une relation de coopération, d’entraide, de partage. Un médecin n’est le supérieur de personne, et sa première obligation est de ne pas nuire. Or, décider à la place des patients, les humilier, les terroriser, les culpabiliser, les contraindre et prescrire sous l’influence de l’industrie, c’est nuire. Personne n’est neutre, mais on peut toujours dire : «  Voici tous les éléments ; c’est à vous de choisir, il s’agit de votre vie. Quelle que soit votre décision, si elle ne m’oblige pas à trahir mes convictions, je vous accompagnerai. Sinon, je vous adresserai à quelqu’un qui le fera. » Un trop grand nombre de médecins français ne fonctionnent pas sur ce modèle et s’accrochent à leur fantasme de pouvoir. Sciemment ou non, ils se comportent en juge ou en bourreau. De plus, en raison du mandarinat, les médecins français ne sont pas bien formés sur le plan scientifique. Vraiment, il y a de quoi être en colère !

 

WUD Dans « Le Chœur des femmes », on  peut lire que vous « conchiez la confraternité ». Jolie formule… 

MW Dans le code de déontologie, les obligations du médecin envers le patient sont énoncées AVANT celles qui sont dues aux autres médecins. Lorsque des médecins se comportent de manière inacceptable, culpabilisent ou humilient les patients, je veux le dénoncer car la déontologie m’impose d’être l’allié du patient face à tous les arbitraires. Y compris l’arbitraire médical. Si la confraternité est une omerta, alors oui, je conchie la confraternité.

 

WUD Le clivage Médecin Généraliste / Spécialiste est-il une réalité ?

 

MW Dès l’entrée en fac, on fait comprendre aux étudiants que choisir la médecine générale, c’est être crétin ou paresseux... particulièrement à Paris ! Parmi les enseignants, 1 sur 500 enseignants seulement est médecin généraliste. Par ailleurs, les syndicats médicaux défendent souvent les intérêts des spécialistes qui sont également les plus courtisés et manipulés par les industriels… Alors oui, le clivage me semble très clair !

 

WUD Vous êtes amateur et critique de séries télévisées. Quel lien avec la médecine ?

 

MW La narration et la pédagogie. La fiction est source d’apprentissages, de « leçons de vie ». Les séries sont des leçons de vie au long cours. Regardez Urgences, Dr House ou Scrubs, qui étaient co-écrites par des médecins : on y parle sans cesse des dilemmes moraux des soignants. C’est plus éclairant qu’un cours d’amphi… 

 

WUD Marc, aujourd’hui, vous n’exercez plus. La clinique ne vous manque-t-elle pas ?

 

MW J’étais un praticien aux mains nues : je faisais peu de gestes techniques et je passais beaucoup de temps à écouter, à informer, à rassurer. Quand je forme des étudiants en médecine, je peux leur transmettre ce savoir-faire. Former des soignants est aussi gratifiant que soigner. Alors non, je ne regrette rien.

 

 

Curriculum Vitae

 

22 février 1955  Naissance à Alger

1973 à 1982 Etudes de médecine à Tours

1983 à 1993  Généraliste à Joué L’Abbé (Sarthe) ; co-créateur d’un groupe Balint.

1983 à 2008  Vacataire au CH du Mans (IVG, contraception, gynécologie courante) ;

1983 à 1989  Rédacteur puis rédacteur en chef adjoint à la revue Prescrire ; nouvelles et premier roman sous le pseudonyme de Martin Winckler

1989 à 1998  Traducteur médical et littéraire.

1993 à 2013 Critique de séries télévisées.

2002 à 2007 Chroniqueur sur France Inter puis sur ArteRadio.com

2009 à 2014  Installation à Montréal (Québec).

         • Chercheur invité au CREUM (Centre de recherches en éthique de l’Université de                 Montréal)

         • Etudiant à la maîtrise aux Programmes de Bioéthique

         • Chargé de cours aux Université de Montréal, McGill et Ottawa.

 

Œuvres Principales :

1998 • La Maladie de Sachs, Editions POL. Prix du livre Inter.

La vie d’un médecin de campagne racontée par ses patients et son entourage.

2001 • Contraceptions mode d’emploi, Editions J’ai lu

Premier manuel complet à l’usage des patients, des étudiants et des médecins généralistes

2004 • Les Trois Médecins, Editions POL

Les Trois Mousquetaires dans une fac de médecine, en France, dans les années 70.

2009 • Le Chœur des femmes, Editions POL

Un médecin brillant et hyperspécialisé apprend à devenir un soignant.

2012 • En Souvenir d’André, Editions POL

Un médecin aide des patients à mourir et recueille leur dernier récit.

 

Portrait de La rédaction
article du WUD 13

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