Fédérer l'université de Nancy et les hôpitaux lorrains, le projet du doyen contre les déserts médicaux : « Former mieux, former plus, former partout… mais pas au détriment de la qualité »

Article Article

Face à l’augmentation massive du nombre d’étudiants en médecine et aux tensions hospitalières sur le territoire lorrain, le Pr Stéphane Zuily, doyen de la faculté de médecine de Nancy, lance une fédération inédite entre l’université et les hôpitaux. Objectif : structurer une formation médicale de qualité à l’échelle régionale, sans fragiliser le CHRU. 

Fédérer l'université de Nancy et les hôpitaux lorrains, le projet du doyen contre les déserts médicaux : « Former mieux, former plus, former partout… mais pas au détriment de la qualité »

© Université de Lorraine / DR

Comment répondre aux besoins des territoires en médecins sans sacrifier la qualité de la formation ? Le médecin vasculaire défend une approche structurée, fondée sur l’exigence pédagogique et la coordination universitaire. Telles sont les ambitions de la future fédération Lorraine Université-Hôpitaux.

 

What’s up Doc : Vous annoncez la création de la fédération Lorraine Université-Hôpitaux. Comment est né ce projet et en quoi consiste-t-il ?

Stéphane Zuily : Depuis ma prise de fonction en décembre 2024, j’ai pu rencontrer l’ensemble des acteurs du territoire lorrain. Tous me disaient : « Donnez-nous des internes, des externes, des étudiants ». Mais moi, je n’ai pas le même prisme. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas de distribuer des étudiants. C’est qu’on me propose des stages de qualité pour former ensemble les médecins de demain. Il y avait donc un décalage : des besoins humains pour faire fonctionner les hôpitaux d’un côté, et la priorité de la formation du mien. Oui pour « former mieux, former plus, former partout », comme disait l’ex-ministre Yannick Neuder, mais pas au détriment de la qualité. 

J’ai donc décidé de coordonner la création de la Fédération Lorraine Université-Hôpitaux (FLU-H) pour co-construire la formation hospitalière sur tout le territoire lorrain. Cela commence par mettre autour de la table les bons acteurs : les présidents de CME du CHRU et des autres hôpitaux, les représentants de l’ARS, les associations étudiantes ainsi que l’équipe facultaire chargée des stages. L’université joue-là un rôle central de coordination en matière de territorialisation de la formation, mais de manière collective.

 

« Si on envoie les étudiants dans des stages non préparés, on prend un risque majeur. C'est tout le territoire qui en pâtit »

 

Quelles limites avez-vous identifiées dans le système actuel ?

SZ. : D’un côté, le nombre d’étudiants explose : on est passé de 3 500 en 1995 à 12 000 aujourd’hui. De l’autre, les capacités de formation hospitalière atteignent leurs limites. Dans certains services du CHRU, on a autant d’étudiants que de lits. Les étudiants s’organisent entre eux pour se répartir les semaines, faute de patients suffisants. On touche clairement une limite structurelle. Donc oui, on a besoin des territoires pour former les médecins de demain. Mais pas n’importe comment : pas en vidant le CHRU au profit des territoires.  Il faut donc réfléchir à piloter, avec toutes les vertus de l’université, une répartition territoriale des étudiants qui soit anticipée, intégrée et co-construite. 

 

Quel est le risque si l’on déploie les étudiants dans les hôpitaux de la région sans structuration ?

SZ. : Si on les envoie dans des stages non préparés, sans qualité pédagogique ou avec des problèmes d’encadrement (isolement, harcèlement, violences sexistes et sexuelles…), on prend un risque majeur. Le stage peut être fermé en urgence, blacklisté par les étudiants, et au-delà, c’est tout un territoire qui en pâtit.

 

« Tous les hôpitaux de la région pourront intégrer le dispositif s'ils remplissent les critères » 

 

Et donc, comment garantissez-vous que cette territorialisation ne se fasse pas au détriment de la qualité de la formation ?

SZ. : Il  y a quatre grandes étapes. La première, c’est un état des lieux de la formation. On recense tous les services, toutes les spécialités, les agréments existants et les manques. L’idée n’est pas de pointer du doigt, mais de comprendre pourquoi certains services ne sont pas ouverts à la formation. 
La deuxième étape, c’est la définition d’un cahier des charges. On définit les critères nécessaires à l’obtention d’un label universitaire pour l’hôpital ou le service (projet pédagogique, encadrement, respect des chartes, conditions d’accueil…), lui permettant ensuite de faire une demande d’agrément pour ouvrir un stage. 
Troisième étape : les conditions d’accès. On travaille sur le logement et les transports, avec l’ARS et les collectivités. Un stage à deux heures de route sans solution d’hébergement n’est pas viable. 
Enfin, la quatrième étape, c’est de former les formateurs. On veut créer des « bonnes pratiques d’encadrement », à l’image de ce qui existe pour les maîtres de stage en médecine libérale. Si on ne forme pas les encadrants, on ne peut pas garantir la qualité.

 

Tous les hôpitaux de Lorraine pourront-ils intégrer la Fédération ?

SZ. : Potentiellement oui, à condition de remplir les critères évoqués. Sachant que l’on parle quand même d’environ 80 établissements sur toute la région. Il faut un projet pédagogique solide, des formateurs formés, des conditions d’accueil satisfaisantes et une accessibilité correcte. Si un service, même dans une zone isolée, coche toutes ces cases et propose une formation de qualité, je serai ravi de lui attribuer un label universitaire.

 

« Les CHU restent la vitrine de la formation. Les déstabiliser serait une erreur majeure pour toute la subdivision »

 

Ce projet ne risque-t-il pas de fragiliser le CHRU ?

SZ. : C’est un point essentiel : absolument pas et il est nécessaire d’insister là-dessus. Les CHU restent la vitrine de la formation. Ils sont le navire amiral. Les déstabiliser serait une erreur majeure pour toute la subdivision. Ils disposent déjà d’un niveau de formation très élevé, avec des universitaires dont une grande partie du temps est dédiée à l’enseignement et à la recherche. L’objectif n’est pas de déshabiller le CHU pour habiller les territoires, mais d’absorber intelligemment l’augmentation du nombre d’étudiants… et de les fidéliser localement au-delà de l’internat. 

 

Oui, car l’objectif premier à long terme reste quand même la fidélisation des futurs médecins dans les territoires… 

SZ. : Tout à fait. Si les étudiants vivent une bonne expérience dans les territoires, ils y reviendront, s’y installeront, et deviendront à leur tour formateurs. On crée un cercle vertueux. Mais cela suppose de garantir la qualité, les conditions de vie et l’accompagnement. 
À ce titre, je suis content d’être aligné avec le constat des syndicats d’internes selon laquelle les étudiants souhaitent aller sur des territoires, mais pas au prix de leur formation, de leur compte en banque ou d’une qualité de vie moindre. On ne peut pas construire une politique de formation sur du court terme ou de la contrainte. La coercition au détriment de la formation ne fonctionnera pas.

 https://www.whatsupdoc-lemag.fr/article/deserts-medicaux-les-syndicats-se-la-jouent-deputes-ils-ont-aussi-leur-propre-proposition

Quel calendrier vous fixez-vous pour pérenniser cette Fédération Lorraine Université-Hôpitaux ?

SZ. : 2026 sera une année de travail et de mise en place : état des lieux, cahier des charges, formation des formateurs. On prévoit une réunion importante en juin avec les premiers éléments structurants, notamment sur la question de l’hébergement. Rien d’opérationnel ne sortira avant 2027. On prend le temps de construire correctement.

Aucun commentaire

Les gros dossiers

+ De gros dossiers