© Amirhossein Shojaei & Saeed Roustaee
Après La loi de Téhéran et Leïla et ses frères, Saeed Roustaee poursuit son travail de sape insidieux envers le régime des mollahs, se camouflant derrière le classicisme des codes du cinéma de genre qu'il reprend pour mieux les infecter de la toxicité engendrée par cette organisation religieuse, politique et sociétale viciée.
Le film démarre sur l'air de la modernité, celle des telenovelas voire des soaps hospitaliers à la Grey's Anatomy. Mahnaz est une femme comme toutes les autres, évoluant dans une société qui pourrait paraître comme toutes les autres, elle porte le voile mais prend soin de son visage grâce à des séances de médecine esthétique, badine avec son prétendant sur leur lieu de travail, élève ses enfants entre rigueur et tendresse. Peu à peu, l'on comprend que son aîné pose problème, incorrigible fanfaron rétif à l'autorité, entre figure intemporelle d'une enfance à la François Truffaut et jeune ado TDAH des temps actuels. Chacun à sa manière, mère comme fils, incarne une force difficile à dompter, dont on comprend facilement combien elle pourrait rapidement devenir une menace pour un ordre établi laissant si peu de place à la vitalité, principal vecteur de liberté.
« Le réalisateur nous prend ainsi au même piège que les mollahs infligent à tout un pays »
De cette installation empruntant au néoréalisme italien va atrocement jaillir le plus inimaginable des drames, déflagration à plusieurs niveaux enchevêtrant deuil, abandon et trahison. Dès lors, et sur ces décombres, le film adopte l'essence même du mélo, se centrant sur la figure de Mahnaz, incarnation de la douleur et de la dignité, mais sur un mode dissonant. Car comme le lui renverra à de multiples reprises son entourage, et comme le spectateur pourrait finir par le croire, persiste en elle quelque chose d'irritant, échappant paradoxalement à la logique de nos conceptions démocratiques. Comme si, de par la négation du moindre de ses droits, mais jamais clairement énoncée comme telle, lui était même interdit le statut de victime, du moins la représentation que l'on s'en fait. Roustaee nous prend ainsi au même piège que les mollahs infligent à tout un pays, mais en nous le faisant sentir par l'art d'une mise en scène jouant constamment sur les deux niveaux du repérable et de l'insensé. Un mélo corrompu par la folie religieuse, comme pouvait l'être l'inoubliable thriller d'Ali Abbasi, Les Nuits de Mashhad.
Comment, alors, appréhender la conclusion du film, quand Mahnaz s'autorise enfin à exprimer ce que chacun attendait d'elle ? Le plan ultime, superposable au premier alors que tout a changé et été bouleversé, illustre la symétrie trompeuse sur laquelle repose le film, dont les excès - parfois jusqu'à l'indigestion - servent au final un autre dessein que la simple dénonciation d'une injustice repérable par tous. Dans une société où le féminin est à ce point sous contrôle, l'authenticité de l'éprouvé comme de son expression en vient à être constamment suspectée. En cela, et au-delà de toute actualité, Roustaee frappe très fort.