© Gaetano Biondolillo
What’s up Doc : Pourquoi êtes-vous devenu médecin ?
Gaetano Biondolillo : J’ai toujours voulu aider les autres, et comme ma passion artistique n’était pas vue d’un bon œil par mes parents, la médecine me semblait être le bon compromis.
J’ai fait mes études en Belgique. Initialement, j’avais débuté une spécialité en pédiatrie, mais j’ai arrêté au bout de la deuxième année de spécialisation, à la suite d’une grosse dépression.
La pédiatrie m’avait forcé à quitter le milieu artistique. J’étais sur scène depuis mes 18 ans. J’ai payé mes études de médecine en étant danseur professionnel.
Je suis sortie de cette dépression en reprenant la danse. Plus tard, j’ai repassé le concours de médecine générale, parce que ça me semblait beaucoup plus compatible avec le métier artistique. Je ne m’imaginais plus une vie sans concilier les deux.
Avez-vous un moment envisagé une vie 100 % artistique ?
G.B. : Certaines périodes de ma vie jai été uniquement artistique, mais sur des durées de six mois maximum. Très vite, je me rends compte que j’ai besoin aussi d’une nourriture intellectuelle. Je ne peux pas pratiquer la médecine à temps plein, mais je ne peux pas non plus être artiste à temps plein.
Quel a été votre parcours dans la danse pour devenir professionnel ?
G.B. : Je danse depuis l’âge de six ans. Initialement, c’était de manière récréative, mais assez rapidement c’est devenu beaucoup plus. Des professeurs m’ont repéré et m’ont poussé à faire le conservatoire.
Quand j’ai débuté mes études de médecine, il fallait bien les financer. J’étais bon élève donc j’avais reçu, en Belgique, une bourse d’études, mais ça ne suffisait pas. Je viens d’une famille ouvrière, il fallait que je travaille. Donc j’ai dansé.
Concrètement, à quoi ressemblent vos représentations ?
G.B. : C’est un mélange, du French cancan, des chorégraphies modernes et des tableaux plus dans la grande tradition du cabaret.
Il y a plusiers tableaux dans chaque spectacle, chacun avec son style de chorégraphie, chacun sa thématique, et tout au long de la soirée, ça s’enchaîne.
Ma particularité, c’est d’être aussi acrobate aérien. Je fais du tissu, du cerceau, des sangles.
« J’ai toujours l’impression que quand je passe d’une activité à l’autre, je redémarre une nouvelle journée. L’énergie est complètement différente. »
Comment partagez-vous votre semaine entre la médecine et la scène ?
G.B. : Le lundi, mardi et mercredi, je suis en consultation de 8h30 à 18h. Le lundi et le mardi j’enchaîne le soir sur les entrainements et les répétitions.
Les spectacles sont le jeudi, vendredi, samedi et/ou dimanche. Ils peuvent avoir lieu en journée, en soirée, ou les deux.
Ce n’est pas trop épuisant de gérer l’entraînement après les journées de travail, puis les spectacles le week-end ?
G.B. : C’est fatiguant, surtout de mi-novembre à mi-janvier, durant la saison des cabarets. Mais les autres périodes de l’année, on tourne à deux spectacles sur la semaine, donc on a des temps de repos.
J’ai toujours l’impression que quand je passe d’une activité à l’autre, je redémarre une nouvelle journée. L’énergie est complètement différente. Donc, je conjugue plutôt bien les deux activités.
A votre avis votre double activité vous décridibilise ou vous humanise aux yeux de vos patients ?
G.B. : J’ai eu les deux phases. Durant mes études, je ne disais jamais que j’étais danseur à côté. Et auprès des danseurs, je ne disais pas que je faisais des études de médecine.
J’avais justement la pression de perdre en légitimité, aussi bien d’un côté que de l’autre. Je craignais de ne pas être considéré comme professionnel dans le monde de la danse parce que je faisais des études à côté, et inversement dans le monde de la médecine.
C’est pour ça d’ailleurs que j’ai un pseudonyme quand je suis sur scène.
Mais avec l’âge, j’ai appris que ça n’avait plus du tout d’importance. Je ne suis pas une personne ou l’autre, je suis les deux, et c’est important que les gens me voient tel que je suis.
Lorsque je parle avec mes patients de mon activité en cabaret, ils sont très enthousiastes. Cela met en relief les recommandations que je leur donne sur la bonne hygiène de vie et la pratique d’une activité régulière.
Quand ils me voient ensuite sur scène faire des grands écarts ou des choses assez impressionnantes, ils se disent : « le docteur ne raconte pas des bêtises ».
C’est peut être plus facile à faire accepter en libéral, à l’hôpital, ce serait plus compliqué ?
G.B. : Exactement. C’est pour ça que j’ai quitté le milieu hospitalier. Quand j’étais en pédiatrie, on m’avait déjà tracé une carrière vers les soins intensifs pédiatriques.
Avec une dizaine d’heures de danse et les trois ou quatre gardes sur la semaine, ce n’était plus tenable.
Parfois des patients m’interrogent : « Pourquoi vous ne faites pas plus de médecine ? On est en pénurie médicale, c’est un peu dommage. »
Je leur réponds toujours que cette double activité me permet de ne pas sombrer dans le burn-out et d’être sûr d’être toujours présent pour mes patients. Cela me ressource d’être danseur en dehors de la médecine.
« Continuer à faire de la musique, de la danse, des arts plastiques… Ne signifiera jamais être un mauvais médecin. »
Que diriez-vous à ceux qui ont une appétence pour le milieu artistique, mais qui se sentent marginalisés ou ont peur d’en parler ?
G.B. : Il ne faut certainement pas laisser cela au placard. C’est ce qui fait qu’on est de bons médecins.
Notre cerveau n’est pas que médical, il n’est pas qu’intellectuel. C’est hyper important, la plasticité cérébrale.
Continuer à faire de la musique, de la danse, des arts plastiques… Ne signifiera jamais être un mauvais médecin.
Il faut vraiment abattre les vieux schémas des soignants qui travaillent sept jours sur sept, non-stop. Les jeunes ne veulent plus ça.
De mon expérience, j’ai remarqué que les gens qui n’étaient pas heureux dans leur vie privée n’étaient pas des médecins pédagogues envers leurs patients. Or, le soin nécessite d’être pédagogues. Cette patience s’effiloche vite si on n’est pas bien dans sa vie privée.