© Midjourney x What's up Doc
Dans ce cours « d’analyse de pratique », des internes de neuvième année viennent réfléchir collectivement à des situations qui leur ont posé problème en stage.
Deux enseignantes les aiguillent : Cam-Anh Khau, médecin généraliste, et Laurence Carton, atteinte depuis 40 ans d’une maladie rhumatismale incurable et ancienne représentante des usagers de l’hôpital Cochin (AP-HP), forte de 20 ans d’engagement associatif.
Au tableau, Marina, 27 ans (prénom modifié) raconte ses difficultés à guider dans le choix de sa contraception une adolescente de 16 ans au discours « ambivalent », qui avait récemment avorté, présentait « un fort risque d’oublier la pilule », mais refusait tout autre contraceptif par crainte des effets secondaires. Elle était scarifiée aux avant-bras.
La voix du patient
Pas spécialiste en gynécologie, Laurence Carton apporte « la perspective patient », dit-elle.
« La maladie chronique, par les problèmes qu’elle fait résoudre quotidiennement, par notre vécu des traitements, du système de soins, nous donne un savoir, une expertise », qui ne se limite pas à la pathologie, explique-t-elle.
« La perspective patient, c’est tenir compte de l’image sociétale d’une problématique de santé, du niveau d’information du malade, de ses droits, des ressources » qui peuvent l’aider, poursuit-elle.
C’est aussi casser l’image du « médecin sachant, autoritaire », en reconnaissant « l’autonomie du patient, sa capacité à trouver des solutions ».
Enjouée, la sexagénaire félicite Marina pour son « écoute », son « attitude éducative » et son « respect des choix » de l’adolescente. Cette posture favorise toujours « la compréhension, l’adhésion au traitement », assure-t-elle.
Elle interroge aussi les limites du « secret médical » : « Ses scarifications, pourriez-vous en parler à d’autres professionnels ? »
Face aux situations difficiles
Une autre étudiante évoque avec colère le signalement qu’elle a dû effectuer lorsqu’une octogénaire atteinte de cancer, passée aux urgences pour une fracture du bassin, a été renvoyée chez elle « dans un état lamentable », faute de places en gériatrie.
Les enseignantes pointent une « responsabilité collective », l’importance d’analyser les causes en équipe, mais aussi le « pouvoir d’agir » du patient, qui peut « faire une réclamation », accompagné par les représentants des usagers de l’hôpital.
Un modèle plus horizontal
Faire ce cours en binôme « appuie, légitime nos propos. Plutôt que dire 'les patients pensent que', ça vient directement de leur voix », observe l’enseignante-médecin Cam-Anh Khau.
Cela « correspond à une vision 'moderne' de la médecine », dit-elle : un modèle horizontal et collaboratif qui fait du patient un partenaire.
https://www.whatsupdoc-lemag.fr/article/la-fac-lenvers-les-patients-font-cours-aux-internes-0
Une pratique encore minoritaire
Une loi de 2019 et un arrêté de 2025 reconnaissent et encadrent cette innovation pédagogique. Largement déployée dans certains pays étrangers, elle reste encore timide en France.
En 2024, selon un rapport ministériel, 12 des 35 facultés de médecine n’avaient aucun patient-enseignant, 17 les intégraient dans « quelques cours » et seulement six avaient « institutionnalisé » la pratique.
Soulignant les « effets bénéfiques, documentés » de cette démarche, le rapport suggérait de la rendre progressivement obligatoire et déplorait des « freins », comme l’absence de financements dédiés.
Bobigny en pionnière
En 2016, la Sorbonne-Paris Nord, à Bobigny, en Seine-Saint-Denis, a « donné l’élan », devenant la « première en France à recruter des patients avec un réel statut » d’enseignant vacataire, de manière « institutionnalisée, systématisée », assure Olivia Gross, chercheuse et cocoordinatrice du programme.
Elle a contribué à son lancement après avoir été elle-même patiente-enseignante, longtemps « sans reconnaissance, ni rémunération ».
« C’était compliqué à faire accepter au début (...) Aujourd’hui les patients font complètement partie de l’équipe, sont dans toutes les commissions, réunions, jurys », se réjouit-elle.
Empathie et codécision
Les patients-enseignants sont recrutés essentiellement dans le milieu associatif, plus rarement via les réseaux sociaux.
Outre leur « approche de la relation de soin, empathique, transparente, axée sur la codécision », ils aident les internes à « concevoir qu’un patient peut entendre l’incertitude médicale », observe Olivia Gross.
Certains cours sont thématiques : démocratie en santé, soins palliatifs, addictions ou encore stigmatisations.
Changer le regard des futurs médecins
« On comprend mieux comment aider le patient autrement que sur le plan médical, à choisir les meilleurs mots en rendez-vous », sourit Silvio, 25 ans, en neuvième année.
Meilinda, 27 ans, y voit un moyen de « se remettre en question » et de « mieux comprendre certaines réactions du patient, comme un refus de traitement, d’examen », afin de lever certains blocages.
Avec AFP
A voir aussi
Spécialités médicales « masculines » et « féminines » : mythe ou réalité en 2026 ?