Des chiffres et des êtres - Critique de « Soudain », de Ryusuke Hamaguchi

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Un film exigeant, qui se déleste peu à peu de tout ce qui l'encombre pour que surnage et diffuse la splendeur du message qu'il véhicule.

Des chiffres et des êtres - Critique de « Soudain », de Ryusuke Hamaguchi

© CINEFRANCE STUDIOS - Julien Panié

Et si assurer leur dignité aux malades imposait de sortir d'une démarche de soins ? Marilou se bat jusqu'à l'épuisement pour imposer dans la maison de retraite qu'elle dirige une démarche basée sur la rencontre et la compréhension de la personne atteinte de démence. Mari, metteuse en scène japonaise, monte un spectacle basé sur Roberto Battaglia, médecin à l'origine de l'antipsychiatrie. Leur rencontre est de l'ordre de l'évidence. Au contact de l'autre, l'une va apprendre à vivre, l'autre à mourir.

De Ryusuke Hamaguchi, la première vision de Drive my car est un souvenir qui ne s'efface pas, et qui nous a suffisamment profondément imprégné pour qu'il influence notre regard sur cette œuvre particulièrement insolite, voire composite, tant s'y mêlent des styles, des univers non pas inconciliables mais incongrus dans leur rencontre même. Et s'il en était pourtant de même avec ce chef-d'œuvre au caractère particulièrement abouti récompensé à Cannes du prix du scénario en 2021, l'impression de perfection qui nous avait saisis, par delà l'émerveillement instantané, n'est cette fois pas au rendez-vous. Un ingrédient semble fondamentalement manquer pour que l'on sorte du film avec la même sensation de fluidité flottante, presque hypnotique, alors que nous y retrouvons plusieurs autres qui avaient fait le sel de Drive my car, et concouru à sa grandeur. 

Une rencontre franco-japonaise imparfaite

Ainsi, s'il s'agit à nouveau d'une rencontre inattendue et fulgurante entre deux êtres traversés par des drames intimes, sous les auspices du théâtre et de la diversité linguistique, d'où émergent des êtres magnifiés par la différence que constitue leur handicap, le résultat est étonnamment dépourvu de tout caractère romanesque. Peut-être aussi que le fait qu'il se déroule majoritairement en France, dans un univers qui nous est familier - celui des EHPAD - nous a nécessairement moins dépaysés, et fait ressortir les limites inhérentes aux mises en scène expatriées. A ce titre, les échanges entre les différents membres du personnel sont particulièrement démonstratifs et artificiels. La rencontre entre ce réalisateur japonais et son équipe française semble ainsi s'être faite à moitié, malgré l'investissement hors norme d'une Virginie Efira qui, de façon visible, va beaucoup plus loin qu'interpréter un rôle.

« Là où Costa-Gavras avait échoué à mettre le cinéma au service des concepts qu’il souhaitait explorer, Hamaguchi, lui, les incarne »

Un film pour autant sans grandeur, voire sans intérêt ? Certainement pas. Désarçonnant, oui, mais captivant également. Par une alchimie ingénieuse, Hamaguchi réussit deux tours de force : rendre un fond, à base de discours et de pensée abstraite, passionnant dans son exposition mais aussi dans son incarnation. Le film est tiré d'un livre, lui-même issu d'une rencontre entre une philosophe et une anthropologue japonaises, et de leurs discussions. Sur un sujet au final assez proche - l'humanité dans la prise en charge de la fin de vie - et où il était également question de la confrontation des regards de deux intellectuels sur cette situation, Costa-Gavras s'était totalement fourvoyé, échouant à mettre le cinéma au service de l'illustration, de la mise en vie des concepts qu'il souhaitait explorer. Hamaguchi, lui, reste un immense metteur en scène. Il va à la fois bien au-delà de la réflexion finalement assez simpliste de Costa-Gavras, tout en la rendant très digeste. Il met ainsi en évidence de façon limpide l'impasse vers laquelle un système capitaliste entraîne les métiers centrés sur l'aide directe à la personne, ce qui ne l'empêche pas d'introduire des nuances dans sa perception, en ne niant pas certains de ses apports et en suggérant qu'une augmentation de moyens ne peut à elle seule changer l'issue de cette trajectoire mortifère. 

https://www.whatsupdoc-lemag.fr/article/la-mort-lui-va-si-peu-critique-de-le-dernier-souffle-de-costa-gavras-au-cine

Le miracle du film n'est cependant pas pédagogique. Il tient dans la façon dont il suscite et accompagne la rencontre de deux êtres, cette évidence soudaine, le fait que l'intensité de leur lien suffit dans sa caractérisation, rendant toute dénomination accessoire. Leurs discussions prolongées, agrémentées de multiples détails du quotidien apparemment insignifiants et portées par des plans-séquences magnifiés par le silence de la nuit, ne nous ont jamais semblé interminables. Bien qu'en un sens elles soient destinées à l'être, constituant les armes d'une lutte non pas contre la mort mais pour rester en vie jusqu'au dernier instant. 

La dignité comme geste de cinéma

Cette histoire condamnée à l'éphémère semble dans un premier temps tenir la mort à distance, tant que le corps tient bon. Le processus progresse cependant insensiblement puis inéluctablement, comme un écho à celui que présente Mari à Marilou sur son paperboard, ce capitalisme qui ronge tel un cancer. Et si le film s'étire, s'allonge, repoussant à chaque fois de quelques jours une fin en embuscade, c'est peut-être pour illustrer la beauté d'une âme qui ne renonce pas, et de ce qu'elle est capable d'entraîner. Le changement de posture que retranscrit l'impressionnante Tao Okamoto, qui semble gagnée par la vie à mesure que la maladie l'entraîne vers la mort, illustre ainsi de façon saisissante ce qui sous-tend le principe d'« humanitude », à savoir qu'accompagner l'Autre à vivre pleinement ne constitue jamais un risque. Si Soudain est un geste de cinéma si noble, c'est parce qu'il constitue à lui seul, au-delà de toutes ces paroles échangées et de ces dilemmes décrits, une éthique qui se passe de mots.

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