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Chirurgien orthopédique formé à Montpellier, Bordeaux puis Paris, le Dr Joël Rezzouk a notamment créé le premier SOS Mains à l’hôpital de Bayonne (Pyrénées-Atlantiques) avant de poursuivre son activité en libéral, dans un centre landais consacré à la chirurgie reconstructrice et aux pathologies dégénératives de la main.
Pour What’s up Doc, le chirurgien orthopédique revient sur la prise en charge de la rhizarthrose, la place croissante des prothèses trapézo-métacarpiennes et l’importance, selon lui, d’une approche globale du patient.
What’s up Doc : Vous êtes chirurgien de la main. Quelle est la particularité de cette spécialité ?
Joël Rezzouk : La chirurgie de la main est une surspécialité qui se situe à la croisée de la chirurgie orthopédique et de la chirurgie de reconstruction. Les deux voies sont d’ailleurs possibles. La main est un organe multitissulaire : elle comprend de la peau, des tendons, des nerfs, des vaisseaux, des os et des articulations. C’est ce qui rend cette discipline particulièrement intéressante.
À quel moment faut-il réellement traiter une rhizarthrose ?
JR. : Le bon moment pour prendre en charge la maladie, c’est dès l’apparition de la douleur. La destruction du cartilage trapézo-métacarpien touche une articulation centrale dans la fonction du pouce. Or la pince pouce-index et l’opposition du pouce sont essentielles. Une perte de cette fonction a donc un retentissement très important sur la vie quotidienne.
Les déformations peuvent devenir indolores avec le temps : certains patients très déformés ne souffrent plus, mais ont perdu une partie de la fonction du pouce. Il est donc important d’intervenir avant d’en arriver là.
Le problème, en France, est que l’arthrose de la main reste encore parfois considérée comme une fatalité. Des patients s’entendent dire qu’il n’y a rien à faire. Or, dans la rhizarthrose, les réponses thérapeutiques sont extrêmement efficaces. Il ne faut pas laisser traîner les choses.
« L’intervention chirurgicale est toujours plus bénéfique que l’abstention thérapeutique, quel que soit le cas »
Que doit-on proposer avant d’envisager une chirurgie ?
JR. : Il faut d’abord réaliser un bilan radiologique afin de stadifier la dégénérescence arthrosique – soit l’usure du cartilage – ainsi qu’une consultation médicale permettant notamment d’écarter une maladie rhumatologique ou d’autres diagnostics. Il faut également agir sur les facteurs de risque : arrêt du tabac, éducation thérapeutique, alimentation visant à limiter l’inflammation, prévention des gestes répétitifs et des microtraumatismes professionnels.
Nous pouvons aussi proposer des orthèses sur mesure, notamment la nuit, afin de diminuer l’inflammation de l’articulation. Des infiltrations peuvent également être réalisées par les médecins qui prennent en charge les pathologies ostéoarticulaires : corticoïdes, PRP ou acide hyaluronique notamment. Si, malgré cette prise en charge, la dégradation continue, la chirurgie peut alors être envisagée.
La chirurgie n’intervient donc jamais d’emblée ?
JR. : Si, c’est possible. Lorsqu’une rhizarthrose est déjà très évoluée, la chirurgie peut être proposée en première intention. On distingue quatre stades. Lorsqu’un patient est au dernier stade, il n’est pas forcément pertinent de lui faire perdre du temps avec des traitements conservateurs qui ont surtout leur intérêt aux stades initiaux. Il faut naturellement informer le patient et lui présenter les différentes possibilités. La décision reste un choix thérapeutique éclairé.
Existe-t-il des situations où une rhizarthrose très avancée ne devrait pas être opérée ?
JR. : Non. L’intervention est toujours plus bénéfique que l’abstention thérapeutique, quel que soit le cas. Il peut évidemment exister une contre-indication liée à l’état général du patient, mais pas véritablement à la main elle-même. Dans l’immense majorité des cas, nous posons aujourd’hui des prothèses. Lorsque la maladie a trop évolué et que le trapèze a été tellement usé qu’il n’a plus la hauteur ou le volume nécessaires pour recevoir un implant, nous pouvons alors réaliser une trapézectomie : le trapèze est retiré et une ligamentoplastie est réalisée.
« Ce qui compte en implantolologie, c’est l’âge physiologique, pas l’âge civil »
La prothèse trapézo-métacarpienne a donc remplacé la trapézectomie comme intervention de référence ?
JR. : Oui. Avec plus de vingt ans de recul, proposer systématiquement une trapézectomie d’emblée n’est plus raisonnable. Après une trapézectomie, il n’y a pas véritablement de plan B. Avec une prothèse, des reprises restent possibles et, en dernier recours, une trapézectomie peut toujours être réalisée. D’ailleurs, une trapézectomie après prothèse donne de meilleurs résultats qu’une trapézectomie de première intention.
Aujourd’hui, dire à un patient qu’il est trop jeune et qu’il doit attendre pour un implant n’a, selon moi, aucun sens. Ce qui compte, c’est l’âge physiologique, pas l’âge civil. Dès lors que l’organisme est en capacité de recevoir un implant, l’âge ou le niveau d’activité ne constituent pas en eux-mêmes des contre-indications. Les prothèses actuelles peuvent avoir une durée de vie dépassant vingt ans. Poser un implant à une personne jeune signifie simplement qu’il faudra peut-être le changer au cours de sa vie.
Quelles sont les complications spécifiques de ces prothèses ?
JR. : Comme pour tout corps étranger, il existe un risque de luxation. Mais avec le développement des prothèses à double mobilité, celles-ci sont devenues très rares. Le deuxième risque est l’infection. Mais la main étant très vascularisée, nous rencontrons moins de problèmes infectieux que pour des prothèses de hanche ou de genou. Les protocoles périopératoires ont également beaucoup progressé. Il faut néanmoins toujours tenir compte de l’état général du patient, de ses antécédents et de son mode de vie.
Quels sont les facteurs de risque réellement établis pour la rhizarthrose ?
JR. : Contrairement à l’arthrose de la hanche (coxarthrose) ou du genou (gonarthrose), la main n’est pas soumise aux mêmes contraintes mécaniques de port de charge. L’impact de l’activité sur l’apparition d’une rhizarthrose est donc relativement faible, en dehors des formes post-traumatiques, par exemple après une luxation trapézo-métacarpienne ou une fracture de la base du premier métacarpien. Le terrain est essentiellement congénital, avec des facteurs de risque liés au mode de vie. L’obésité, par exemple, favorise une inflammation globale qui peut aggraver l’arthrose. Chez les femmes, les périodes pré- et post-ménopausiques constituent également des moments où les modifications hormonales peuvent accélérer la dégradation du cartilage chez les personnes prédisposées.
« Certaines protéines entretiennent un cercle vicieux : dégradation – inflammation – dégradation… »
Vous insistez également sur la nutrition. Quelle place lui accordez-vous dans le traitement de cette pathologie ?
JR. : Elle est importante. Au-delà de l’obésité, le surpoids entretient une inflammation générale qui favorise l’arthrose. Il existe une corrélation entre un IMC élevé et l’apparition ou l’aggravation de la maladie. Nos modes alimentaires actuels, avec beaucoup de produits transformés, peuvent également favoriser l’inflammation. Certaines protéines entretiennent le cercle vicieux « dégradation – inflammation – dégradation… ». La nutrition va bien au-delà de l’apport calorique : elle constitue un axe majeur d’amélioration de l’éducation thérapeutique.
Quelles pathologies peuvent être confondues avec une arthrose de la main ?
JR. : Les maladies rhumatismales font partie des diagnostics différentiels. Elles s’accompagnent généralement de douleurs plus diffuses et touchent plusieurs articulations. Il est important de faire la distinction car la prise en charge chirurgicale n’est pas la même. On ne pose pas des implants dans le contexte d’une pathologie rhumatismale avec la même facilité que pour une arthrose dégénérative. Au moindre doute, nous faisons le point avec les médecins traitants et les rhumatologues.
La prise en charge de la rhizarthrose est-elle représentative de l’ensemble des maladies arthrosiques de la main ?
JR. : Il existe plusieurs autres localisations fréquentes. L’arthrose des articulations interphalangiennes distales, au bout des doigts, peut provoquer des ostéophytes importants et des déformations douloureuses. Dans certaines situations, nous réalisons des arthrodèses afin de réaligner les phalanges et de retrouver une prise pulpaire efficace et indolore.
Ensuite, pour l’arthrose des articulations interphalangiennes proximales (IPP), il faut intervenir avant que la perte de fonction tendineuse et ligamentaire ne soit trop importante. Les prothèses en silicone donnent aujourd’hui de très bons résultats.
Enfin, il y a les arthroses du poignet, souvent secondaires à des lésions ligamentaires anciennes (comme la lésion du ligament scapho-lunaire, très fréquente chez les travailleurs manuels ou les sportifs), ou à des fractures du scaphoïde non consolidées (pseudarthrose). Après quinze ou vingt ans d’évolution, elles peuvent entraîner une dégradation importante du poignet. Nous pouvons alors notamment poser des implants en pyrocarbone, qui donnent aussi de très bons résultats.
Vous avez participé à l’écriture de l’ouvrage Conversation avec mon chirurgien (Vérone, 2025). Qu’avez-vous voulu transmettre aux patients ?
JR. : Nous voulions synthétiser l’information et surtout montrer comment la communication entre patient et soignant peut et doit s’établir. Aujourd’hui, les patients cherchent beaucoup d’informations sur Internet ou grâce à l’intelligence artificielle, mais il n’est pas toujours facile d’obtenir une vision globale.
L’objectif est d’accueillir le patient de manière pluridisciplinaire et de le rendre acteur de sa prise en charge. Pour les pathologies dégénératives comme la rhizarthrose, les meilleurs résultats sont obtenus lorsque les patients comprennent leur maladie et participent aux décisions.
Il faut apprendre à préserver la fonction de son corps en vieillissant. Perdre la fonction de ses mains à 70 ans, alors qu’il reste potentiellement quinze ou vingt ans à vivre, peut avoir des conséquences importantes en termes de dépendance. Nous voulions donc sortir du modèle où le patient attend passivement d’être « réparé », mais aussi de celui où chaque médecin n’aborde le problème qu’à travers le prisme étroit de sa spécialité. Le livre est finalement la retranscription de ce dialogue avec les patients.
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