Créer une maison de santé à 28 ans (2/2)

L’heure des galères

Le Dr Anas Taha est installé dans une maison de santé pluriprofessionnelle (MSP) qu’il a créée avec ses collègues. Elle a ouvert après deux ans de travail. Deux ans plus tard, le défi n’est pas terminé. Il nous explique son parcours du combattant.

Créer une MSP, à 28 ans comme à 50, c’est toujours un défi. Ouvrir son cabinet d’exercice médical aussi, mais par de nombreux aspects, la MSP fait peur. À tort ? Anas Taha semble le penser : le cheminement n'a pas traumatisé le jeune généraliste.

Mais les deux années de construction n’ont pas été une partie de plaisir, et il a fallu franchir quelques obstacles. Après avoir raconté la genèse du projet, celui de quatre jeunes médecins cherchant à s’installer ensemble, Anas Taha nous livre son expérience du cambouis.

Attention, il raconte ici les embûches, ce qui pourrait laisser penser que c’était la pire expérience de sa vie. Mais il reste enchanté par cette réalisation. Si si, on vous jure !

What’s up Doc. Créer une MSP, c’est bien. Savoir où s’installer, c’est mieux ! C’était votre cas ?

Anas Taha. Non, nous n’avions pas de territoire. Nous avons fait des recherches sur les territoires les plus déficitaires et nous avons bénéficié de l’aide du cabinet d’audit mandaté par l’ARS au début de chaque projet de MSP. Nous avons fait des propositions à plusieurs mairies et, bizarrement, certaines n’avaient pas l’air intéressées ! Elles n’avaient pas compris, peut-être… (rires).

WUD. Vous avez eu du mal à trouver ?

AT. Non, pas vraiment. La mairie de Sucy-en-Brie (Val-de-Marne) nous a dit « Oui, venez ! ». Mais initialement, nous devions nous installer dans la commune d’à côté, Ormesson, qui est dans la même situation démographique et dont la mairie avait pour projet la création d’une MSP. Mais le projet immobilier a pris du temps, des médecins locaux ont lavé le cerveau de la mairie en leur expliquant que nous étions trop jeunes et que nous ne connaissions rien à la vie. Nous avons laissé tomber et maintenant, ils s’en mordent les doigts ! Mais à ce moment-là, il a quand même fallu prendre sur soi et continuer à démarcher les mairies.

WUD. Une fois remotivés, qu’avez-vous fait ?

AT. Contrairement à ce qui se passe souvent lors de créations de MSP, nous n’étions pas des médecins installés qui souhaitions nous regrouper, nous nous sommes installés de novo. Nous avons commencé à prospecter sur le secteur pour trouver les autres soignants. Et là, nous avons eu la chance inouïe de tomber sur une équipe d’infirmières qui se connaissaient, et qui travaillaient un peu ensemble.

WUD. Il a fallu les convaincre ?

AT. Il y a toujours une méfiance, car il y a beaucoup de fantasmes autour des maisons de santé. Il y a une idée de hiérarchie, et les infirmières avaient beaucoup de questions. L’une d’entre elle connaissait le sujet et a expliqué aux autres que la conception du projet de santé était collective, et pas maîtrisée par les médecins. Ça a destressé tout le monde.

WUD. Et c’est la que les ennuis ont commencé ?

AT. Les problèmes étaient principalement administratifs. Ça n’est pas évident de s’aiguiller dans le parcours, nous avons fait des erreurs, nous ne nous sommes pas adressés aux bonnes personnes, nous avons perdu du temps… Mais le projet immobilier, c’était la grosse angoisse pour moi. C’est ce qui a été le plus proche de faire capoter le projet. C’est la grosse difficulté pour la plupart des structures avec lesquelles j’ai pu discuter.

WUD. Qu’est-ce qui coince ?

AT. Le gros problème, c’est de trouver des locaux aux normes. Ici, par exemple, nous sommes aux normes handicap… Pour l'habitat, pas pour l'accueil ! Parfois, ça se joue à quelques centimètres mais avec le promoteur, ça devient rapidement un problème.

WUD. Comment vous en êtes-vous sortis ?

AT. Ici, nous avons pu ouvrir car nous avons expliqué que c’était provisoire. Nous avons eu la chance inouïe de tomber sur une mairie très à l’écoute, qui a parfaitement compris le projet et qui a mis à notre disposition ce local de 110 mètres carrés, en attendant une structure plus grande qui nous permettra de recruter d’autres soignants.

WUD. Et c’est toujours la galère ?

AT. Nous sommes en pleines négociations avec le promoteur et le bailleur. Et là encore, c’est très compliqué car le promoteur n’est pas intéressé, le bailleur a des considérations économiques, et nous devons protéger le projet. Les négociations portent sur des discours techniques – et ils s’en donnent à cœur joie ! – et commerciaux, avec des pratiques que l’on repère de loin maintenant, mais qui sont omniprésentes. Ça peut fatiguer, à la longue. On privilégie les bailleurs sociaux, qui n’ont pas le bénéfice commercial comme seule ligne de mire.

WUD. Avec les autres acteurs, c’est aussi compliqué ?

AT. Non, avec l’ARS, les rapports sont très bons. Avec la CPAM, ça passe aussi, on finit toujours par s’en sortir !

WUD. Il y a d’autres intervenants, que vous avez choisis : vos collègues. Pour bien s’en sortir, faut-il un leader ?

AT. La Fédération française des maisons et pôles de santé (FFMPS) a proposé un modèle qui se base sur deux personnes qui font fonctionner la MSP. Le coordonnateur, qui est un peu les mains dans le cambouis, qui s’occupe de mettre en place les réunions, qui veille à la réalisation des projets mis en place, et le leader, qui a pour fonction d’entraîner les autres, d’avoir une vision du projet, et d’être force de proposition. Ensuite, chaque MSP place le curseur du leadership en fonction de son organisation.

WUD. Vous êtes le leader dans ce projet. C’est vous le chef ?

AT. Non, pas du tout. Certaines structures ont une culture du leadership. Dans d’autres, comme la nôtre, les propositions viennent de tout le monde. Nous mettons actuellement un projet en place avec la crèche, la PMI, le centre d’action sociale de la ville sur la diversification alimentaire chez les nourrissons. Plusieurs personnes s’en sont occupé, et moi qui suis identifié comme le leader, j’ai fait attention à ne pas m’impliquer pour ne pas emboliser la parole. Je préfère ce pied d’égalité, sans leader qui concentre toutes les initiatives.

WUD. La dimension managériale est quelque chose d’important. Comment la gérez-vous ?

AT. Il est clair que nous n’abordons pas assez ce sujet, qui est pourtant essentiel lorsqu’on s’installe en groupe. Nous avons beaucoup de retard sur ce point, mais des formations sont en train de se mettre en place pour apprendre aux coordonateur ces compétences.

Source: 

Jonathan Herchkovitch

Portrait de La rédaction

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