Corps diplomatique

Critique de "Noureev - le corbeau blanc", de Ralph Fiennes (sortie le 19 juin 2019)

 

Evocation de la psychologie de Rudolf Noureev à l'un des moments-clé de son existence : sa découverte du mode de vie occidental à Paris qui aboutira à sa décision de passer à l'Ouest. Une mise en perspective et en scène admirable de la vie de l'immense danseur, rendue possible par le travail de Ralph Fiennes, acteur devenu réalisateur dont la modestie est à l'égal de son talent, du scénariste David Hare et du magnétique Oleg Ivenko.

On ne se lasse jamais de découvrir un biopic aussi riche et intelligent que la personnalité à laquelle il est consacré. Ralph Fiennes a longtemps porté l'ambition de réaliser un film sur le danseur étoile transfuge de l'Union Soviétique. C'est avec une assez étonnante modestie, qui transparaît autant dans sa mise en scène que dans le rôle qu'il s'attribue, qu'il décide de franchir le pas. Comme s'il avait longtemps soupesé et mesuré chaque aspect qu'il souhaitait aborder dans ce film à la fois foisonnant et linéaire.

Ici, point de tapage à la Black Swan, un refus de la modernité comme artifice ou comme additif. Tout simplement des scènes de danse superbement filmées, une narration classique, un scénario habile mais jamais roublard, une galerie de personnages complexes mais constamment authentiques, galerie dominée par ce danseur dont la mégalomanie insolente est l'unique arme à sa disposition pour s'emparer de sa liberté. En empathie avec le personnage, le film établit une intelligente connexion entre trois périodes de sa vie, toutes trois également convaincantes - le regard de l'enfant annonçant la détermination du jeune adulte. 

Il y a tant à dire sur ce film que nous préférons nous attarder sur la subtile comparaison entre deux couples, l'un symbolisant l'humanisme et la solidarité, l'autre l'emprise et la manipulation. Procédé assez grossier, reflet d'une vision assez binaire de cette période probablement plus nuancée, pourrait-on reprocher à Ralph Fiennes et David Hare; mais ce serait oublier leur choix sans faille d'épouser la vision de leur héros.

Voilà ainsi décrits Pierre Lacotte, un danseur fraternel, et surtout Clara Saint, une franco-chilienne qui trouve dans le talent et la personnalité de Noureev des ressources pour surmonter un effroyable traumatisme et, en retour, usera de son influence et de sa ruse pour le soustraire aux agents du KGB souhaitant le contraindre à un retour forcé au pays. Seules l'amitié et l'admiration lient ces personnages, comme en témoigne le caractère platonique de la relation entre Clara et Rudolf, sur laquelle s'attarde Fiennes au moyen de scènes à la nostalgie surannée - avec en prime l'apparition divine de Juliette Armanet dans les habits de Juliette Greco.

Autre couple, autre ambiance. Bien plus sordide. Vrai couple cette fois, formé par le professeur de danse de Noureev au théâtre Mariinsky et sa femme. Eux aussi admirateurs sans borne du magnétisme du jeune homme, mais qu'ils vont exploiter pour leur propre compte. Fiennes a l'habileté de dissimuler leurs véritables intentions sous des dehors bienveillants. Avant de tomber les masques, notamment au cours d'une scène décisive et beaucoup plus violente que ce qui y est pudiquement montré : soit un véritable viol féminin.

Tandis que sa femme assouvit sans vergogne son désir en abusant du jeune homme cloué au lit à la suite d'un accident, les intentions du maître de ballet - joué par Ralph Fiennes himself - sont plus obscures : perversion voyeuriste ou simplement obéissance au régime ? Le couple Pushkin est en tout cas l'incarnation parfaite d'un système totalitaire, asservissant sa victime en lui déniant toute subjectivité et tout libre-arbitre. Ce que Noureev, ayant vu sa mère condamnée au dénuement dès son plus jeune âge, ne comprend que trop bien.

La retraumatisation que constitue la soumission à ce couple pervers semble ainsi constituer, quelques années plus tard, le déclic qui va lui permettre de s'affranchir. Comme si de la confrontation entre ces deux couples, ces deux régimes, allait naître la résolution de son traumatisme initial. Noureev est un film qui raconte bien au-delà d'un simple moment de vie...

 

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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