Cinémathoscope : quand le docteur fait son cinéma

Interview de Thomas Lilti, médecin généraliste et réalisateur du film Hippocrate.
Aussi lucide face au succès que dans son film, Thomas Lilti, médecin généraliste et réalisateur du film Hippocrate, ou le contraire, nous invite à plonger en immersion hospitalière au coeur des tumultes et des soubresauts de notre propre rencontre avec la médecine clinique.
Au passage, il nous raconte son itinéraire entre ses deux univers, la médecine et le cinéma.

WUD Thomas Lilti, Hippocrate a révélé au public votre double parcours de médecin cinéaste. Enfant, vous étiez plutôt stéthoscope ou sabre laser ?

TL Ni l’un ni l’autre ! Je jouais avec un ballon de foot… C’est vers l’adolescence que j’ai commencé à m’intéresser au stéthoscope, en même temps d’ailleurs que je regardais vers le cinéma.

Il y avait un stétho dans votre famille. Faire médecine était une vocation, ou plutôt une façon de « tuer le père » ?

Tuer le père, peut-être pas… mais acheter la tranquillité, certainement ! J’avais des aptitudes scolaires, ainsi que l’envie – et le besoin – de faire ma place dans une famille où les études étaient importantes. Alors marcher dans les traces de mon père, médecin libéral, m’a paru le chemin à suivre. Mais par ailleurs, je sentais qu’il y avait la possibilité de suivre ma propre voie.

Cette seconde voie, comment est-elle venue se greffer dans votre parcours ?

D’abord par la cinéphilie. Au début, un simple goût et un respect pour les films d’auteur, ce qui est devenu ensuite une passion profonde à l’adolescence. Après le bac, j’ai découvert le répertoire des « grands », Fellini, Bergman… notamment en écumant les nombreux cinémas de Paris. Mais contrairement à la médecine, dans ce monde-là, je n’avais aucune image à laquelle me référer, aucun artiste dans ma famille.

En parallèle de vos études, qu’est ce qui va vous pousser à tenir la caméra ?

Je vais avouer une petite dose de rébellion, par rapport à ce côté « scolaire ». Parce que même si je m’en sortais bien dans les études, au fond de moi, j’avais probablement envie d’une vie différente, qui laisse un peu plus de latitude… Alors la première année en poche, il y a eu des tournages un peu… « foutraques », dans lesquels j’emmenais mes copains de fac.

Y a-t-il eu un « déclic », le moment particulier qui donne envie de continuer ?

Oui, précisément. En deuxième année justement, j’achète une caméra super 8 dans une brocante et je tourne avec un copain – notre major de promo – en suivant ses déambulations parisiennes, dans un esprit « Robert Bresson », « Nouvelle Vague ». Ce premier court-métrage, projeté dans des petits festivals étudiants, a rencontré un certain succès. C’est à partir de là que j’ai vraiment eu envie de continuer.

Deux casquettes, ce n’est pas forcément évident, ni forcément bien vu : comment avez-vous associé ces deux apprentissages ? Ouvertement, ou sans en parler ?

Coté cinéma, être étudiant en médecine a été un atout. D’abord par l’image de sérieux et de capacité de travail que cela renvoie. Ensuite, ça m’a clairement permis de me différencier parmi d’autres jeunes réalisateurs en devenir. Côté médecine en revanche, j’ai longtemps caché ce versant de ma vie. Pendant mes études, je renvoyais une vague image de type « créatif », un peu artiste… Mais jusqu’à Hippocrate, pratiquement personne ne savait que je faisais du cinéma. Je me suis protégé – jusqu’au succès en tout cas –. Mais tout le long de mon parcours, cela me semblait absurde d’arrêter pour quelque chose d’aussi hypothétique et risqué que le cinéma.

Et alterner entre les deux, ce fut stimulant ou épuisant ?

C’était surtout important. Je crois que quand on obtient son concours de première année, on passe une sorte de pacte, inconscient, avec soi-même et son entourage… On sait combien c’est long, combien ces études sont fatigantes, mais une fois passé le concours elles ne sont pas si difficile à terminer. J’ai toujours voulu aller au bout, alors même si je n’ai pas passé l’internat, j’ai fait mon résidanat, soutenu ma thèse, et exercé la médecine.

Omerta, népotisme, acharnement thérapeutique, médecins étrangers… avant le succès, les thèmes abordés étaient une vraie prise de risque. Au stade de projet, quel a été l’accueil du scénario, et avez-vous dû faire sauter des verrous ?

Côté cinéma, le film a été « dur » à faire. Vraiment dur. À cause de cette éternelle rengaine qui voudrait que « les gens rentrent chez eux fatigués, ils n’aiment pas les quotidiens douloureux, ils ne veulent rien voir d’anxiogène… » alors que c’est régulièrement contredit par le succès de plein de films. Ensuite, parce que l’hôpital est considéré comme un thème réservé à la télévision, archi-traité par les séries américaines. J’ai eu beaucoup de mal à convaincre que c’était un sujet français, qu’avec un point de vue différent, on pourrait sortir de cet imaginaire, et qu’il y avait encore beaucoup de choses à raconter, et à raconter différemment.

Et quel en fut l’accueil par l’univers médical ?

Je n’ai pas eu de souci de ce côté-là ni avant, ni après. Simplement parce que j’ai abordé des problèmes de terrain, en m’acharnant à les traiter avec réalisme et sans tomber dans le spectaculaire. J’ai beaucoup embêté les équipes avec ce qu’ils pensaient être des détails ! La manière de tenir une aiguille, le diamètre, la couleur… Pareil pour les émotions, je voulais une authenticité dans les sentiments véhiculés, et faire un film romanesque mais sans en rajouter.

Lors du tournage d’Hippocrate, y a-t-il eu des moments où il fut difficile de faire le distinguo entre médecine et fiction ?

Oui, parce qu’encore une fois, tout était très réel. Je pense à une personne en particulier, la comédienne Jeanne Cellard, âgée de 92 ans. Comment ne pas projeter la fiction dans la réalité ? Elle interprétait une femme en fin de vie, dans un vrai lit de patient, et nous tournions dans un véritable hôpital de l’AP-HP. Alors pendant les longues prises, quand vous voyez cette dame âgée s’endormir dans ce décor, on se sent remué, mal à l’aise, une sorte de 4e dimension où la fiction se perd dans le réel. Parce que bien évidemment, pour elle comme pour nous, ce « rôle » projetait la réalité de sa propre fin de vie. Des moments comme celui-là ont beaucoup ému les équipes.

Olivier Marchal, Franck Mancuso, sont deux ex-flics reconvertis qui ont appris le cinéma petit à petit, sur le tard. Idem pour vous ou êtes-vous repassé par une école ?

Comme eux ! J’ai appris seul, sans formation. Mais le métier rentre surtout grâce aux rencontres. C’est au fil du temps, au travers des courts-métrages qu’on croise du monde et que se crée alors une alchimie d’émulsion de gens de différents niveaux. On échange, on partage… Ensuite, on gagne des prix, et un jour on rencontre un producteur. Année après année, j’ai franchi ces petites étapes une à une, un peu comme on franchit toutes celles de la médecine.

Il y a eu des périodes d’écriture très solitaires, et en 2005, je soutenais ma thèse en même temps que je préparais mon premier long-métrage !

Olivier Marchal et Franck Mancuso font des films en rapport avec leur métier de policier. Et pour vous, vous pensez sortir du genre médical ?

Bien sûr que oui ! Je vais en sortir. À la différence du film policier, même s’il y encore beaucoup à raconter sur le métier de médecin, le « film médical » n’est pas un genre en soi… Alors que le genre policier, lui, il se décline de mille façons. Ça va de la « French » des années soixante-dix à la police du futur de Minority Report…

Alors, un docteur dans le prochain film ou non ?

Eh bien si, encore un docteur… mais cette fois sorti de l’institution. Ça racontera la vie d’un médecin de campagne dans un désert médical, interprété par François Cluzet.

Quelles similitudes vous retrouvez dans vos deux métiers ?

D’abord le doute. On doute tout le temps en médecine, exactement comme on doute dans la réalisation artistique. Et c’est autant un frein qu’un moteur ! J’aurais « dû », j’aurais « pu » faire autrement… les bons médecins autant que les bons artistes se répètent ça tout le temps. Ensuite, il y a le travail en équipe. Et ça, c’est un atout précieux donné par la médecine : quand on est interne, on se retrouve très jeune dans une position décisionnaire forte, au centre d’une équipe… Cela aide beaucoup à gagner une affirmation de soi, qui est indispensable au travail de réalisateur.

Et des contraires ?

Quand on se plante en médecine les conséquences sont dramatiques, alors que pour un film, les conséquences sont moindres… même si c’est très facile de se planter !

Dans le film Hippocrate, votre personnage Benjamin « doute » justement… on le voit prêt à tout arrêter, sans avoir passé son rituel initiatique… et on le quittera finalement sur les rails du métier. Vous-même, envisagez-vous de quitter ces rails ?

Non, temporairement peut-être, mais jamais complètement. Parce que, comme dit dans le film, « la médecine est une malédiction », je le pense vraiment… Et quand on est maudit, c’est pour toujours ! Seize ans de ma vie à temps plein, de ces années où on se construit, dont six passées à remplacer… Comment être autre chose que médecin quand on a appris ce métier ?

Et quelles sont les malédictions propres au cinéma ?

Il y en a plein ! D’abord, tout ça est très éphémère, très précaire… très fragile. La vérité d’un jour n’est vraiment pas celle du lendemain. Dans deux ans on se reverra peut-être, et qui sait où j’en serais… Tout ça pourrait être loin derrière moi. C’est d’ailleurs une grande source d’angoisse. Mais la pire des malédictions, c’est que faire un bon film est une exception, et pour le coup, faire un bon film qui rencontre son public est exceptionnel. C’est le grand désarroi de ce métier, faire des films en sachant qu’ils ne seront pas vus.

Est-ce que ce n’est pas un peu à l’image de la « ponction lombaire », dans le film ?

C’est exactement ça. PL réussie, je suis très heureux, tout est rose… Mais maintenant… C’est l’angoisse. Il faudra faire aussi bien la prochaine fois !

 

CURRICULUM VITAE

30 mai 1976 • Naissance

1992 • Baccalauréat à 16 ans

1994 à 2004 • Études de médecine

1997 • Gottingen, court-métrage

2003 • Roue libre, court-métrage

2005 • Thèse en médecine générale

2006 • Premier long-métrage Les Yeux bandés avec Guillaume Depardieu

2009-2011 • Scénariste télé et cinéma notamment pour la série Cœur Océan et le film Télé Gaucho sorti en 2012.

2014 • Second long-métrage Consécration avec Hippocrate

PRIX ET NOMINATIONS

• Nomination au festival du film d’Arras en 2007 pour Les Yeux bandés

• Présentation en clôture de la Semaine internationale de la critique 2014, Cannes, pour le film Hippocrate, projeté en film de clôture.

Portrait de Lisa Camus
article du WUD 18

Vous aimerez aussi

Albane Le Gall a commencé médecine pour faire de la chirurgie plastique. Très manuelle, elle exprimait petite un côté artistique qui, mêlé à son...
Au début des années 2000, le Dr Éric Chemla avait quitté la France pour exercer ses talents de chirurgien au sein du NHS britannique. Il y a tout...
Vin, de son nom d’artiste Vintage Tran, est un des vidéastes de la French Freerun Family, une équipe professionnelle d’athlètes internationaux...

Le gros dossier

 

Le magazine What’s Up Doc est édité par l’agence Planète Med.