CH Eure-Seine : "ils ont détruit un service pour avoir ma tête"

Le centre hospitalier Eure-Seine est actuellement dans une zone de fortes turbulences, suite au départ brutal du Dr Arnaud Depil-Duval, ex-chef du service des urgences, qui n’a pas été renouvelé pour des motifs douteux. Au total, 7 médecins pourraient partir en l’espace de quelques mois. Tandis qu’une ligne de Smur pourrait être définitivement fermée, faute de personnel. Enquête.

« C’est une stratégie magnifique ! », s’exclame ironiquement le Dr Arnaud Depil-Duval, qui a appris début juillet qu’il ne serait pas renouvelé dans ses fonctions de chef de service des urgences du centre hospitalier Eure-Seine, qui regroupe les hôpitaux d’Évreux et de Vernon. Contacté par What’s up Doc, le médecin affirme que « les personnes qui ont choisi de ne pas me renouveler dans mes fonctions n’ont pas de plan B, car il n’y a toujours pas de chef de service aux urgences d’Évreux. »
 
Que s’est-il passé exactement ? Après huit ans de bons et loyaux services, l’ancien chef de service a appris la fin de son aventure de manière « fort peu élégante » selon l’intéressé, comme nous vous l’expliquions il y a quelques semaines. Un mois plus tard, ce médecin unanimement loué pour ses compétences a déjà retrouvé un poste, puisqu’il deviendra, au 1er septembre, le numéro 2 des urgences de l'hôpital Lariboisière à Paris, annonçait France Bleu le 5 août dernier.
 
Le Dr Depil-Duval aurait dû être renouvelé – ou pas - début mai. Sans nouvelles de la direction, il l’avait « tannée » sans succès. Jusqu’à ce qu’il croise dans le cadre d’une réunion le directeur du CH Eure-Seine, Laurent Charbois, le 18 juin dernier. L’ex-chef de service des urgences lui aurait demandé s’il allait « oui ou non » signer son renouvellement. Réponse du directeur : « Non, je ne vais pas signer, mais je vous donne jusqu’en septembre pour réfléchir », rapporte le Dr Depil-Duval qui avait auparavant menacé de partir si les conditions de travail au sein du pôle de médecine d’urgences ne s’amélioraient pas.
 

Rappel premier jour de congés

Le médecin lui explique qu’il n’a pas envie de « rester deux mois avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête ». Le directeur s’engage donc à lui donner une réponse dans un délai d’une semaine car le docteur part en congés le 3 juillet. Pour finir par recevoir un appel du directeur le 4 juillet, soit le premier jour de congés du Dr Depil-Duval, afin de l’informer qu’il ne le renouvellera pas…. « Il aurait pu me le dire la veille pour discuter de face à face », estime le médecin qui aurait aussi aimé pouvoir rencontrer en entretien le président de CME et le chef de pôle, lesquels ont participé à la décision.
 
Contacté par What’s up Doc, Laurent Charbois confirme qu’il a décidé de ne pas renouveler le Dr Depil-Duval « en concertation avec le chef de pôle et le président de CME ». Première raison avancée : « La politique de notre établissement, c’est de faire en sorte que les responsabilités, notamment dans le domaine médical, puissent être partagées. Au bout de deux ou trois mandats, on encourage donc d’autres médecins à prendre le relais, car ce sont des fonctions exigeantes qui nécessitent un gros investissement. »
 
Le débit de paroles est lent, les mots soigneusement choisis. Quels sont donc les éléments qui ont fini par faire pencher la balance ? Laurent Charbois semble hésiter, bafouille un peu, puis finit par se lancer, par évoquer tout d’abord « le travail du Dr Depil-Duval en coopération au sein du pôle médecine d’urgence. Cela a toujours été compliqué, notamment avec les deux chefs de pole qui se sont succédé ». Conclusion du directeur ? « Ce n’est donc pas juste un problème relationnel entre médecins. La coopération n’était parfois pas le maître mot dans l’attitude et dans la pratique du Dr Depil-Duval… »
 
Deuxièmement, le directeur souhaitait « un investissement majeur sur le site de Vernon », qui est le deuxième service d’urgence du département. Or, il considérait que l’ancien chef de service « ne mettait pas en œuvre tous les moyens pour conforter ce 2ème service d’urgence, que cela soit dans l’accompagnement des infirmiers et les aides-soignants, ou pour essayer de recruter des médecins sur le site de Vernon ».
 
Quand on lui demande un peu plus de précisions, le directeur nuance ses propos, précise que les problèmes de recrutement « n’étaient pas forcément uniquement de sa responsabilité (NDLR, de celle du Dr Depil-Duval. » Avant de revenir à la charge : « On ne peut pas rendre attractif un site si le discours n’est pas positif, si le site n’est perçu que comme une variable d’ajustement pour l’hôpital. Si l'on dit qu’il n’y aura qu’un seul service d’urgences à terme, cela ne rend pas très attractif le deuxième service. »
 

Décisions stratégiques différentes

Que faut-il conclure de ces propos ? Qu’il s’agissait du discours du Dr Depil-Duval ? « Son discours n’était pas aussi caricatural, a admis Laurent Charbois. Mais on avait deux décisions stratégiques différentes. Or, nous devons partager une vision commune de l’avenir de l’hôpital. La politique de l’établissement est certes définie par la direction, mais elle doit être est portée, au niveau médical, par les chefs de service et les chefs de pôle, cela me parait indispensable. Chacun en tire après les conséquences… »
 
Pour le Dr Depil-Duval, le non-renouvellement aurait été justifié par « le motif suivant : « on ne peut pas travailler avec moi ». Mais je n’avais pas le moindre problème avec l’équipe médicale des urgences. Par contre, j’avais du mal avec les gens qui n’avaient pas envie de travailler. J’ai été démis de mes fonctions car j’embête certains de vivre tranquillement. » Et d’ajouter : « Les amitiés au sein du pôle ont joué un rôle prépondérant... »
 
Le Dr Depil-Duval était en effet apprécié par les personnes de son équipe, confirme Stéphane (1), un urgentiste qui a préféré rester anonyme : « Il s’entendait globalement très bien avec tout le monde dans le service car c’était un bon manager et un bon gestionnaire. Il connait très bien les problématiques des urgences et il se battait pour améliorer le fonctionnement de son service. C’est pour cela que les professionnels du service s’étaient mobilisés pour dire que cela allait être compliqué sans lui… ».  
 

Salve de départs

En effet, quand les médecins du service ont eu vent d’un départ éventuel du Dr Depil-Duval, plusieurs médecins sont montés dans le bureau du directeur pour lui remettre un courrier signé par une dizaine de signataires, selon l’ancien chef de services des urgences : « Ils ont expliqué que si je partais, ils partiraient aussi… ». Des faits confirmés par Stéphane : « On avait appris que l’on reprochait au Dr Depil-Duval des choses qui n’étaient pas justifiées, donc une dizaine de médecins ont voulu apporter leur soutien. »

Mais la direction a décidé de ne pas en tenir compte. Si bien que le CH Eure-Seine est désormais confronté à une salve de départs. Trois d'entre eux auraient remis leur démission. Deux praticiens contractuels, qui étaient censés partir en septembre 2020 dans un hôpital dans les Alpes, auraient anticipé leur départ suite aux événements. Un PH aurait également demandé une mise à disposition immédiate. À cela, devraient s’ajouter trois autres départs en novembre, selon le Dr Depil-Duval. Des départs, dont Laurent Charbois, n’aurait « pas eu connaissance ». Or, « ces trois départs en novembre sont déjà prévus depuis longtemps, donc c’est de la mauvaise foi », estime l’ex-chef de service.
 

Qui a tort ou raison dans cette histoire ?

Qui a tort ou raison dans cette histoire ? Difficile de le savoir. Mais s’il s’avérait que le Dr Depil-Duval avait raison, cela ferait, au total, sept médecins de moins (sur une vingtaine) au service des urgences du CH en quelques mois. Des départs qui seront en partie compensés par le recrutement au 1er novembre de deux assistants spécialistes, selon Laurent Charbois, qui précise que ce sont « des médecins thésés qui ont terminé leur formation ».  
 
Mais ces deux recrutements « ne seront pas suffisants », confie le directeur qui plancherait actuellement sur une « une réorganisation du temps médical des urgences et du Smur pour rendre plus attractif les postes à pourvoir ». Objectif : que les urgentistes puissent « bénéficier de temps non cliniques qui sont bien sûr décomptés dans leur temps de travail ». Des temps non cliniques qui « ne seront pas uniquement consacrés à des taches administratives, mais aussi à des tâches liées à des activités de recherche ».
 
Il fallait s’y attendre : le Dr Depil-Duval est nettement plus sceptique. « Le recrutement va être difficile. L’hémorragie médicale, c’est toujours pareil. Il y a un phénomène d’auto-entrainement qui se met en place. Quand certains partent, d’autres se disent que c’est aussi l’occasion de partir. Puis, les autres, vont se dire « on va se retrouver tout seuls ». Et c’est d’ailleurs ce qui se passe en ce moment car ils font 60 heures de temps additionnel par mois et ils n’arrivent pas à combler le tableau. Donc ils finissent par être épuisés et ils décident de partir. »
 
Le médecin s’inquiète également pour l’activité du Smur de Vernon qui fermerait provisoirement de plus en plus, en raison d’un manque de personnel. « Jusqu’à présent, il y avait deux à trois fois fermetures par mois. Mais aujourd’hui, 50 % des gardes ne sont pas pourvues, ce qui revient à environ 15 fermetures par mois. Si on ne trouve pas suffisamment d’intérimaires dans les semaines qui viennent, on sera obligés de fermer la ligne Smur de Vernon ».
 

Sort réservé aux internes

Enfin, le Dr Depil-Duval est préoccupé par la dégradation des conditions de travail dans un futur proche. Et se demande notamment quel sera le sort qui sera réservé aux internes : « J’ai toujours fait en sorte que les internes de mon service soient en formation. Ils n’étaient pas là pour travailler à la place des médecins, ils ne travaillaient jamais tout seuls, ils étaient toujours seniorisés, on s’occupait d’eux…. C’est d’ailleurs ce qui faisait l’attractivité de mon service, et c’est pour ça que cela fait 5 ans qu’on est le premier service à être choisi par les internes en Normandie. »
 
Sauf que le département de médecine générale a décidé de « retenir les internes de médecine car il n’y a plus personne pour former les assistants. Donc cela fait 3 internes de moins par jour, donc les conditions de travail vont encore se dégrader. Cela a commencé avec des boules de neige, c’est désormais une avalanche, c’est la moitié du pan de la montagne qui est en train de couler… », s’alarme le médecin.
 
Last but not least, le Dr Depil-Duval se fait de la bile pour les paramédicaux du CH, qui, à l’inverse des urgentistes, auront nettement plus de mal à trouver un travail ailleurs. « La plupart paramédicaux vont devoir rester et ils vont souffrir. C’est assez inquiétant car, pour avoir ma tête, ils ont détruit un service. Cela faisait huit ans que je travaillais à hauteur de 90 heures par semaine pour remonter ce service. Je l’avais remonté, et là, c’est huit ans de travail qui sont mis à la poubelle… »
 
1 : le prénom a été modifié pour des raisons de confidentialité.
 

Portrait de Julien Moschetti

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