Urgences du CHU de Grenoble : la direction contre-attaque (2ème partie)

À la suite de la publication de la première partie de notre enquête, qui évoquait une situation particulièrement catastrophique aux urgences du CHU de Grenoble (manque cruel de personnel et de lits, vague de démissions de médecins, plus de 12 heures aux urgences…), la direction de l’établissement a décidé de contre-attaquer. Deuxième partie de notre enquête.

Non. La situation aux urgences du CHU de Grenoble ne serait pas si « catastrophique » que le dit la CGT Santé de l’établissement. C’est en tout cas ce qu’affirme la direction qui, suite à la publication de notre article intitulé « CHU de Grenoble : les urgences au bord de la crise de nerfs », vient de nous répondre point par point.
 
Pour rappel, nous vous expliquions que la situation aux urgences du CHU Grenoble-Alpes (CHUGA) se serait sérieusement aggravée, depuis l’annonce de la démission de l’urgentiste Mathieu Cardine durant l’été, suite au refus de sa nomination sur un poste de PH. La CGT Santé et les 45 médecins signataires d’une lettre de soutien envers leur ex-collègue se demandent en effet si cette décision n’était pas une punition, sachant que Mathieu Cardine portait haut et fort la parole des soignants.
 
"Faux procès", répondent dans un mail adressé le 1er septembre à WUD la présidente de la CME, le Pr Marie-Thérèse Leccia, et la directrice générale du CHU, Monique Sorrentino. Selon elles, la procédure institutionnelle de publication et de nomination des praticiens sur les postes PH vacants « ne répond nullement à une logique punitive ».
 
Et d’ajouter que le CHU Grenoble-Alpes a publié 6 postes lors du dernier tour de recrutement, soit 3 fois plus que lors des tours précédents où seulement 1 à 2 postes étaient publiés, tandis que 7 candidatures ont été transmises à la direction des affaires médicales. Selon elles, un jury constitué de praticiens du pôle et du service a « examiné et classé l’ensemble des candidatures sur la base de critères objectifs ».

1/5e des effectifs en moins 

Toujours est-il que le départ de Mathieu Cardine aurait, selon la CGT Santé, entraîné une vague de démissions de médecins qui se serait ajoutée à de nombreux départs d’urgentistes en 2019 et un turnover important chez les paramédicaux.
 
Certes, le service d’accueil des urgences du CHU a connu une baisse d’1/5ème de ses effectifs entre 2019 et 2020, « en raison de démissions, d’arrêts maladies ou de congés maternité », admettent dans leur mail Marie-Thérèse Leccia et Monique Sorrentino. Au total, 23 départs dont 15 démissions sont à regretter en 2019, si bien qu’1/5ème des postes médicaux du service ne sont toujours pas pourvus.
 
Une situation qui, selon elles, serait en partie liée aux spécificités de la médecine d’urgence, « une discipline assez jeune, soumise à des variations importantes d’effectifs dans le cadre d’une pénurie nationale de médecins urgentistes, et avec des conditions de travail particulièrement difficiles ». Si bien que la grande majorité des établissements de santé français sont aujourd’hui « confrontés à des difficultés réelles de recrutement de médecins urgentistes ».

Le Ségur à la rescousse ? 

Mais la direction espère que l’amélioration des conditions de rémunération annoncées suite au Ségur de la santé lui permettra à l’avenir de séduire plus de médecins. Notamment grâce à la « fusion des trois premiers échelons », la « création de 3 échelons en fin de carrière » et la « revalorisation de l’indemnité de service public exclusif qui sera portée à 1010€ bruts/mois pour tous les médecins qui ont fait le choix de l’hôpital public ». Ce dont doutent Jeunes Médecins et Action praticiens hôpital qui considèrent que le compte n’y est pas et demandent la réouverture immédiate de négociations pour « stopper le malaise issu du Ségur et de dix années de mépris ».
 
Quant au turnover des équipes médicales et paramédicales, elles admettent qu’il est « aujourd’hui plus important qu’auparavant », sans pour autant être « supérieur à celui d’autres établissements. » La direction du CHU ajoute qu’elle veille « à stabiliser les équipes ». Au niveau de l’ensemble de l’établissement, elle aurait stabilisé ses ressources humaines, avec la création de 22 postes médicaux séniors et de 70 postes non médicaux supplémentaires (pour l’essentiel soignants) en 2019.
 
Dans son mail fleuve, la direction du CHUGA n’est pas avare en justifications, mais elle ne remet pas en cause l’affirmation suivante des médecins de l’établissement dans leur courrier de soutien : un tiers des patients admis aux urgences de l’établissement auraient séjourné plus de 12 heures depuis plusieurs semaines, en raison d’un manque de personnel et de lits.
 
La direction du CHU préfère revenir sur d’autres chiffres. Notamment ceux de la CGT Santé du CHUGA qui évoquait la fermeture de 200 lits cet été dans la première partie de notre enquête. Dans le mail de la direction, elle lui répond que cela serait plutôt « 150 lits sur un total de 2 133 lits et places (soit 7 %) » qui ont été temporairement fermés cet été, uniquement sur le secteur de médecine-chirurgie-obstétrique (MCO). Et ajoute qu’elle a réussi à laisser ouverts 45 lits supplémentaires en soins de suite et réadaptation par rapport à 2019 pour fluidifier l’aval du parcours des patients.

Rattrapage post-Covid 

Au total, sur l’ensemble du périmètre grenoblois, toutes activités confondues, l’établissement aurait réussi à limiter à 2% le volume de lits supplémentaires fermés par rapport à 2019, en dépit de contraintes fortes sur les effectifs soignants. À savoir : « le dynamisme de l’activité chirurgicale lié rattrapage post-Covid » et une activité de traumatologie particulièrement plus importante en raison de l’attrait touristique de la région, ce qui a conduit à « une occupation supérieure des lits traditionnellement disponibles pour nous aider à passer l’été ». Sans oublier les congés des professionnels fortement mobilisés durant la crise sanitaire.
 
Mais tout cela serait en train rentrer dans l’ordre : 96 lits ont été ré-ouverts dès le 31 août, avant 57 lits supplémentaires d’ici au 15 septembre. Si bien que l’établissement retrouvera « la quasi-totalité de notre capacitaire autorisé ».
 
Reste l’épineuse question de la dégradation des conditions de travail. En 2017, suite au suicide d’un jeune neurochirurgien sur son lieu de travail (au bloc opératoire), le rapport du médiateur national Édouard Couty épinglait les « défauts dans la gouvernance de l’institution » et une multiplication des cas de souffrance au travail et de maltraitance dans les services. Tandis que, le 17 août dernier, les 45 médecins signataires de la lettre de soutien alarmaient la direction sur la vague de départs de médecins depuis 2019, face à « la dégradation significative des conditions de travail ».
 
Réponse de la direction du CHU ? « Nous demeurons en effet très attentifs à stabiliser les équipes via une amélioration des conditions de travail de nos professionnels ». Mais encore ? Depuis 2017, la gouvernance du CHUGA « a été intégralement renouvelée et a inscrit dans ses priorités la prévention des risques psycho-sociaux et l’amélioration de la qualité de vie au travail ». Une première version d’un projet managérial prévoirait notamment l’expérimentation de la délégation de décision au plus près des équipes dès les prochaines semaines.

Les changements tardent à venir 

Par ailleurs, la CME et la direction générale auraient également fait de la thématique « Qualité de vie au travail » « une de leurs priorités ». En association avec les UFR de médecine et de pharmacie et le Conseil de l’ordre, une commission travaillant sur les risques psycho-sociaux a été mise en place depuis 2017. Elle se réunit tous les mois pour accompagner les professionnels sur des problématiques individuelles ou collectives, « avec une attention toute particulière pour les étudiants et les jeunes professionnels ».
 
Mais la direction est bien obligée d’admettre que « ces changements prennent du temps ». Trop de temps au goût de Mathieu Cardine, qui a fini par démissionner cet été, suite au refus de sa nomination sur un poste de PH. L’urgentiste quittera le CHUGA en septembre pour un autre établissement public. « Un (autre étabilssement) qui a fait le choix de ne pas privilégier les lignes budgétaires. Un qui préfère mettre les moyens pour que les équipes soient au complet. Non pas pour nous tourner les pouces, mais pour exercer notre profession dans des conditions où le patient et les soins sont les plus importants », expliquait-il dans un article publié le 25 août dernier dans le Dauphiné libéré.
 
Une analyse qui rejoint les conclusions du rapport Couty en 2017 qui dénonçait « un management très orienté vers les problématiques budgétaires ». Reste à savoir si, avec un déficit consolidé de 12 millions d’euros au terme de l’année 2019, le CHUGA aura suffisamment de marges de manœuvre financières pour changer la donne dans les années à venir…
 

La direction exclut toute privatisation
Pour régler ses problèmes financiers, la solution de la direction pourrait être la privatisation, confiait dans la première partie de notre enquête un représentant syndical de la CGT. La direction du CHUGA « s’étonne vivement de ces propos erronés et sans fondement » car « les investissements propres au CHU Grenoble-Alpes sont financés uniquement par des fonds publics (autofinancement, aide de l’Etat) et recours à l’emprunt ». Et d’ajouter que le programme d’investissement de l’établissement sur les cinq ans à venir est de plus de 500 millions d’euros. Chaque année près de 20 millions d’euros seraient dépensés pour les investissements courants : travaux, hôtelier, biomédical, informatique. Par ailleurs, le CHU Grenoble-Alpes est engagé dans plusieurs opérations pluriannuelles majeures : nouveau plateau interventionnel (58M€), nouveau plateau technique (76M€), nouvel hôpital de Voiron (89M€), nouveau bâtiment d’hospitalisation (95M€).

 

Portrait de Julien Moschetti

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