Pur porc

Critique de "L'Intouchable, Harvey Weinstein", de Ursula MacFarlane (sortie le 14 août 2019). 

L'affaire Weinstein racontée par ceux qui l'ont côtoyé. "Grâce à Dieu" à Hollywood, ou une saisissante description de la fabrique d'un système pervers, plus que d'un pervers.

Que n'a-t-on dit, écrit, montré sur l'affaire Weinstein? Déjà beaucoup. Probablement trop. C'est ce qui constitue la principale limite de ce documentaire, qui se veut édifiant. Mais jamais l'on n'avait réellement écouté ses victimes, en tout cas pas aussi longuement. C'est ce qui en fait tout l'intérêt. Il s'agit également d'un matériau pédagogique intéressant pour comprendre comment quelqu'un peut, si longtemps, abuser de plusieurs personnes dans la plus totale impunité. En cela, "L'Intouchable" fait fortement écho à "Grâce à Dieu", l'excellent film de François Ozon. Mais il lui manque hélas une densité et une tension dramatique qui paradoxalement lui auraient permis d'aller encore plus au fond des choses. L'impudeur parfois reprochée à Ozon, qui avait choisi de se focaliser sur le vécu intime de certaines victimes, a probablement servi à éveiller les consciences, là où "L'Intouchable" se contente d'être l'autopsie d'un scandaleux désastre. Ce qui n'est déjà pas si mal...

On ne saura jamais réellement dans quelle mesure la fascination de Weinstein pour le cinéma, et les actrices en particulier, a participé à la mise en place de son entreprise de prédation. Ou s’il a juste vu dans le septième art un terrain de chasse propice à assouvir de banals fantasmes. Il possède en tout cas les attributs originels principaux pour développer un trouble de personnalité carabiné: ego démesuré construit sur un complexe d'infériorité assez évident, impulsivité et explosivité, intolérance à la frustration, le tout mâtiné de certains penchants sadiques. Mais le bougre est aussi sacrément débrouillard et brillant, et sa passion pour le cinéma doublée d'un flair de génie en font un producteur hors norme. Respecté par ceux qui le connaissent de loin, craint par ceux qui le côtoient de près. La fascination servant de pare-feu à une réelle prise de conscience. Comment ne pas penser au père Preynat et à la plupart des grands pervers ayant sévi pendant des années sans se soucier, apparemment, des conséquences de leurs actes? La figure tutélaire et spirituelle du prêtre, dont le charisme et l'esprit d'initiative le rendaient indispensable à la communauté, en faisaient également quelqu'un d'intouchable.

Qu'en est-il des victimes ? Les actrices ne sont plus des enfants, possèdent a priori un background expérientiel et une capacité d'anticipation leur permettant de débusquer le danger que constitue le fait de se retrouver seule dans la chambre d'un producteur. Sans préjuger d'un quelconque vécu traumatique antérieur qui reste possible, le film s'attache à montrer à quel point ces femmes éprises de rêves à bien des égards enfantins constituent des proies idéales pour le piège simple et rodé du producteur. Savoir les saisir et les sidérer au moment où leur vie pourrait basculer et leur rêve s'anéantir, ainsi que banaliser l'outrage et l'agression qu'elles s'apprêtent à subir. Les persuader que "ce n'est pas si grave". Et montrer les crocs quand il le faut, en bon "shérif" paranoïaque. Harvey savait y faire... Ursula MacFarlane a la bonne idée de donner la parole aux impétrantes autant qu'aux actrices reconnues, soulignant que leur innocence ou leur ambition avaient peu à voir dans l'histoire.

Sa fin, elle aussi, est typique. De celle d'un Al Capone. Dès que le magnat perd un peu de sa puissance, les lâches d'hier s'inventent du courage. C'est une simple note de mémo rédigée par une de ses employées terrifiées qui causera réellement sa chute. Certes, le courage des victimes et des investigateurs y est pour beaucoup. Mais de telles enquêtes avaient déjà eu lieu des années auparavant, apportant leur lot conséquent de faisceaux d'indices. Mais pas de réelle preuve... Un final qui laisse un goût amer, et qui rappelle que toute horrible et édifiante qu'elle soit, l'affaire Harvey Weinstein ne constitue que la partie émergée d'un iceberg bien peu reluisant. Le suicide de Jeffrey Epstein, ainsi que la nauséeuse myriade de compromissions qu'elle met au jour, n'en sont que la suite logique...

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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