Obscène culte

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Critique de Maria, de Jessica Palud (sortie le 19 juin 2024)
 Maria Schneider, restée célèbre pour avoir été révélée et détruite par le tournage du Dernier Tango à Paris, est mise en lumière dans un biopic réparateur et édifiant. 

Obscène culte

Maria, de Jessica Palud.

© DR

On regrettera que la force déployée par Jessica Palud pour montrer l'envers du tournage de la sordide scène de viol - et ce qui l'y a conduite - s'étiole peu à peu au profit d'une narration bâclée, bien qu'émouvante.

Elle s'appelait Maria Schneider. Fille illégitime, rejetée par sa mère pour avoir voulu intégrer la tribu « officielle » de son père, l'acteur Daniel Gélin, l'adolescente a très tôt appréhendé le milieu du cinéma comme une seconde famille d'accueil, inexorablement proche et inaccessible à la fois. Elle y a fait son entrée par la grande porte, mais finalement pas en tant qu'actrice, étiquette qui lui a été d'emblée refusée, parce que, en acceptant de tourner pour le film licencieux de Bertolucci, elle a aussitôt été amalgamée à son personnage, à la sexualité qu'il véhiculait. Violée sur le plateau, elle sera considérée comme l'in-femme, rejetée, à nouveau et sans fin, par les spectatrices et les ligues de vertu. De guerre lasse, et pour s'être trop abîmée à soulager les souffrances induites par cette destruction fondatrice, elle finira par s'effacer derrière une énième étiquette, celle de la rebelle du cinéma français, constellant son parcours de quelques joyaux, un Antonioni et un Rivette notamment, comme pour se prouver et nous rappeler que l'étoile n'était pas que filante. 

« La description du tournage du Dernier Tango, filmée comme une danse non plus macabre mais toxique, ce qu'elle était réellement, fantasme coconstruit de mâles s'étant partagé le pouvoir »

Dieu qu'elle était émouvante, et combattante, Maria Schneider. Dieu qu'on aurait souhaité aimer le film autant que l'on admire la vraie, qui était capable d'établir d'emblée une connexion avec la part abîmée de nos êtres. Comme dans le Consentement, auquel le film fait souvent penser, le choix de privilégier la narration, à la fois linéaire et conçue comme une succession de moments-clés, s'il garantit une pédagogie édifiante et utile, se fait au détriment de la profondeur de l'introspection comme du vertige de la contemplation. Anamaria Vartolomei, qui ne démérite pas en courant après la destinée de son personnage dont la description est de plus en plus bâclée, alterne entre une affectation parfois proche du minaudage et des moments d'intensité impressionnante - mais fugitive. 

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L'essentiel reste atteint : la description du tournage du Dernier Tango, filmé comme une danse non plus macabre mais toxique, ce qu'elle était réellement, fantasme coconstruit de mâles s'étant partagé le pouvoir pour des raisons probablement fort différentes, dans un pacte qui engendrera une victime sacrificielle. La scène du viol, sous le regard stupéfié de l'ensemble de l'équipe, en écho à celle du dîner où la bonne société condescendante adoubera la cérémonie à venir sous couvert de réprobation, fait froid dans le dos. Matt Dillon, très crédible en Brando avachi, répète en susurrant sa maxime nauséabonde, glaçante dans sa dimension illustrative : « les enfants seront éduqués jusqu'à ce qu'ils aient appris à mentir ». Dès lors, il n'y a plus grand chose à ajouter. C'est peut-être pour cela que Jessica Palud semble avoir eu tant de mal à poursuivre. 

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