"Nous ne souhaitons pas nous engager dans une déprogrammation massive"

Comme attendu, le département des Alpes-Maritimes a été placé sous couvre-feu par le Premier ministre Jean Castex, ce jeudi 22 octobre. Au CHU de Nice, où l'on s'y préparait, les responsables médicaux et administratifs ont mis en place une organisation à même de dispatcher l'ensemble des patients Covid19 sur le territoire, pour éviter des déprogrammations massives. 122 lits d'hospitalisation conventionnelle  ont été instaurés entre tous les offreurs de soins publics et privés. Une première. Entretien avec l'un de ses artisans, le professeur Thierry Piche, président de la CME du CHU de Nice. 

What's up Doc. Quelle est la situation à Nice, ainsi que sur le territoire de santé ? 

Pr Thierry Piche. Depuis la reprise de l’épidémie, donc depuis le 28 août, nous avons d’abord été classés en zone d’alerte maximale, puis reclassés en zone d’alerte renforcée, puisqu’il y avait une diminution. En revanche, depuis une dizaine de jours, il y a de nouveau une augmentation des indicateurs. Ils atteignent depuis maintenant 48 heures des niveaux qui font passer le département en zone d’alerte maximale, comme dans les autres grandes métropoles de France. À ce jour, nous comptabilisons 16 malades en réas au CHU, 37 en tout sur le département. En conventionnel (ce sont des malades du Covid qui font en général des formes nécessitant une oxygénothérapie), il y en a 18 au CHU et 68 sur le département. La capacité maximum est de 112 lits à armer si besoin. Les services de réanimation ne sont pas saturés, mais nous upgradons pour pouvoir continuer à traiter les autres patients hors Covid. 

WUD. Comment comptez-vous en accueillir plus, si besoin ? 

Pr T. C. La CME a proposé de consacrer une quarantaine de lits en hospitalisation entièrement dédiés au Covid. Plusieurs disciplines seront représentées : l'infectiologie bien sûr, mais aussi la gérontologie, et la pneumologie. Cela répond à la typologie de la présentation des formes du Covid : Des pneumopathie infectieuses, qui nécessitent de la réanimation. Par rapport à la première vague, nous avons maintenant une double exigence, qui est de traiter à la fois le Covid et le hors covid.
Lors de la première vague, nous avons opéré des déprogrammations massives, pour pouvoir prendre en charge la totalité des patients Covid. Nous ne souhaitons pas cette fois-ci nous engager dans une déprogrammation massive, puisque nous connaissons maintenant les pertes de chance qu’ont subies de nombreux patients. Nous avons connu des pertes de chance en particulier en cancérologie avec des retards de diagnostic, de début de traitement, mais aussi en cardiologie, et dans les autres pathologies fonctionnelles. Je pense que ce problème ne peut pas se régler en Intra-CHU, et je suis de ceux qui pensent que cela doit être réglé avec tous les offreurs de soins sur le territoire.Il faut savoir équilibrer le poids et la charge du Covid sur l’ensemble du territoire. Le CHU et l’hôpital public n’ont pas vocation à accueillir l’ensemble des malades atteints de Covid. Il est indispensable que sous le contrôle de l'ARS, nous puissions mettre en place un pilotage qui nous permette de contrôler l’admission des patients Covid sur l’ensemble du territoire. Il faut faire en sorte que l’ensemble des établissements publics ou privés puissent continuer leur mission sans avoir à déprogrammer, en tous les cas le moins possible.

Nous ne souhaitons pas cette fois-ci nous engager dans une déprogrammation massive

WUD. Vous voulez dire que lors de la première vague l’ensemble des patients Covid a été majoritairement regroupé sur le Chu ?

Pr T. C. Cela est vrai dans toute la France, même si les établissements privés ont bien sûr participé. Mais cette coopération public–privé n’a pas été assez opérationnelle. Nous assistons là à une deuxième vague, mais il faut que nous puissions nous installer dans la durée. Nous souhaitons réellement mettre en place avec l'ARS un système de "bed management" qui nous permette d’avoir un accord gagnant-gagnant avec les autres établissements de santé. 

WUD. Quand pensez-vous que le pilotage territorial des admissions des patients Covid sera mise en place ?

Pr T. C. Le dispositif de régulation en hospitalisation conventionnelle doit se faire en mode projet. Car le secteur privé a ses objectifs et le secteur public aussi. Mais nous sommes dans une période où nous ne pouvons pas nous passer les uns des autres. L’agence régionale de santé est à la manœuvre. Nous avons déjà rencontré les grands groupes privés pour partager déjà un socle de valeurs. Le comité de pilotage va se mettre en place la semaine prochaine et pour que le dispositif soit opérationnel, il va falloir attendre quelques semaines de plus : la confiance ne se décrète pas en cinq minutes.

WUD. En terme de pourcentage, quelles sont les taux d’occupation des patients Covid en réanimation, et en hospitalisation ?

Pr T. C. En réanimation, nous avons dépassé les 40 % et c’est à peu près le même pourcentage en ce qui concerne l’hospitalisation conventionnelle. 

WUD. Quid des personnels ? Auriez-vous besoin dans les jours qui viennent de renfort ?

Pr T. C. C’est l’esprit de la coopération sanitaire que nous sommes en train de mettre en place à l’échelle territoriale. Car quand on arme des lits Covid, il faut que le personnel paramédical soit également au rendez-vous. Comme vous le savez, les hôpitaux publics, ne sont pas très attractifs. Donc lorsqu’on commence à ouvrir une unité Covid, lorsqu’on ne réfléchit qu’en interne au sein d’un établissement, forcément on va prendre des personnels chez d'autres spécialités pour l’unité Covid. Donc au sein d’un établissement cela nous amènerait à déprogrammer certaines activités, avec des pertes de chance à la clé. C’est pour cela que nous avons fixé à 40 le nombre de lits Covid conventionnels, car au-delà nous serions amenés à déprogrammer des spécialités, des opérations pour récupérer du personnel. C’est précisément ce que l’on veut éviter.

Je veux espérer que nous avons connu ces 48 dernières heures un pic

WUD. Comment expliquer depuis une dizaine de jours et en particulier depuis 48 heures cette brusque remontée des cas de Covid ?

Pr T. C. La dernière modélisation de l’institut Pasteur que j'ai consultée n’était pas aussi pessimiste que ce que l’on annonce actuellement. Si on se projette jusqu’au 1er décembre, on voit très bien que les régions Hauts-de-France et Île-de-France sont particulièrement touchées, alors que le département Alpes-Maritimes est plutôt sur une tendance baissière. Il est vrai que depuis une dizaine de jours, nous constatons une tendance haussière qui tend à se stabiliser ; nous avons connu une montée en charge mais nous sommes actuellement sur un plateau. Je veux espérer que nous avons connu ces 48 dernières heures un pic, mais que nous restons dans une tendance baissière. Sinon, comment expliquer l'augmentation du taux d’incidence ? Il y a plein de facteurs. Les dépistages ont été renforcés dans tout le département.  À la fin des vacances, les citoyens ont tous voulu réaliser des tests, d’ailleurs pas toujours justifiés, puisque nous avons accueilli le tout-venant. Nous avons donc mis en évidence beaucoup de cas Covid asymptomatiques... Par ailleur, il y a des clusters familiaux qui se sont déclenchés également, il y a aussi d’autres clusters qui se sont déclenchés avec le début de l’année universitaire, sans compter les clusters dans les entreprises. Voilà, c’est un schéma multifactoriel.

 

Portrait de Jean-Bernard Gervais

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