Make Isabelle Huppert Greta Again

Critique de "Greta", de Neil Jordan (sortie le 12 juin 2019)

Une jeune fille qui vient de perdre sa mère rapporte à sa propriétaire son sac à main oublié dans le métro. Et va devenir la proie de sa bien soupçonnable folie...Un film de genre écrit et réalisé avec les pieds dans lequel Isabelle Huppert fait ce qu'elle peut...et c'est déjà, et étonnamment, beaucoup.

Qu'est-il arrivé à Neil Jordan, le cinéaste adulé des années 90, le réalisateur du Crying Game et d'Entretien avec un Vampire? Qu'il est étonnant ce come-back, ce retour en pleine lumière avec un film à ce point sans originalité... comme il s'en faisait à la pelle dans les années 90, justement: JF partagerait appartement Copycat et leurs avatarsqui géraient eux aussi pépère l'héritage immense laissé par Hitchcock mais qui avaient quand même une sacrée tenue.

Pourtant, il s'agit là aussi d'une histoire de vampires, en tout cas d'un processus de vampirisation. Ou comment une veuve que la solitude a rendue folle – et de quelle caricaturale façon – s'invite dans la vie d'une jeune fille en manque de mère, tout en lui faisant croire que c'est l'inverse... Le pot-aux-roses est cependant rapidement découvert, et tout l'intérêt du film serait de voir jusqu'où cette maléfique Greta va s'imposer dans la vie de l'hôte qui l'y a malheureusement laissé entrer. Maigre intérêt, la faute à un scénario alternant entre banalité affligeante et invraisemblances gênantes. La mise en scène n'aide pas, avec des procédés paresseux et le recours systématique à la musique pour tenter de faire monter la sauce d'un suspense qui ne prend jamais réellement.

On mate et on zappe

D'où vient, malgré tout, cette étrange fascination pour Greta et cet espoir persistant de voir Neil Jordan faire bifurquer ce film vers une autre voie que cette autoroute de prévisibilité? Le film doit probablement beaucoup à Isabelle Huppert, qui ne peut à elle seule écoper toute l'eau s'accumulant dans le bateau en perdition, mais qui pour cette incursion en territoire américain et ultra-genré garde une honnêteté et une conviction dans son jeu et son personnage qui forcent le respect. Elle fait même un peu plus que le job : la voir éructer son venin en langue hongroise, danser telle une ballerine, surgir de partout que ce soit avec la légèreté d'une jeune fille ou une lourdeur psychopatique a quelque chose de profondément stimulant, au-delà du rire qui, comme dans Elle il y a peu, est l'émotion principalement véhiculée par le personnage qui revêt effectivement toutes les caractéristiques du vampire. Un rire inquiet, qui retombe hélas aussitôt tant Neil Jordan s'obstine à vouloir faire de ce film non pas l'histoire de Greta mais celle de Frances, cette jeune fille jouée par une Chloë Grace Moretz encombrée. De Greta, on ne saura que trop peu de choses, et là encore de façon très caricaturale.

La rencontre entre un personnage qui n'existe quasiment pas sur le papier et une actrice de si haut niveau donne au final une sorte de spectre qui flotte sur tout le film, à défaut de nous hanter. Greta existe-t-elle vraiment ? A-t-elle encore sa place dans un univers aseptisé et instagrammable ? Neil Jordan ne prend même pas la peine de répondre aux questions qu'il soulève, se contentant d'aligner les clichés hitchcockiens tels ce personnage de détective totalement inutile... On zappe sans problème.

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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